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17/05/2008

Le procureur pince Mitia

Ce qui suivit fut tout à fait inattendu pour Mitia et étonnant. Jamais il n’aurait pu imaginer, un instant seulement auparavant, que quelqu'un pût le traiter ainsi, lui, Mitia karamazov ! Surtout, il y avait là quelque chose d’humiliant et, de la part des autres, de « hautain et de méprisant à son égard ». Ce n’eût été rien encore d’enlever sa redingote, mais on le pria de continuer à se déshabiller. Et non pas qu’on l’en priât, mais, à proprement parler, on le lui ordonna : il le comprit parfaitement. Par orgueil et par mépris, il se soumit entièrement, sans récriminer. À la suite de Nicolas Parfenovitch, le procureur pénétra également derrière le rideau, ainsi que plusieurs paysans, « naturellement pour prêter main-forte, pensa Mitia, et peut-être pour autre chose encore ».

— Alors, faut-il donc enlever aussi la chemise ? Demanda-t-il d’un ton brusque, mais Nicolas Parfenovitch ne répondit pas : il était plongé ainsi que le procureur dans l’inspection de la redingote, du pantalon et de la casquette, et l’on voyait que cet examen les intéressait beaucoup tous deux : « Ils ne se gênent pas le moins du monde, se dit Mitia, ils n’observent même pas une politesse élémentaire ».

— Je vous demande pour la deuxième fois si, oui ou non, je dois enlever ma chemise ? Prononça-t-il d’un ton encore plus brusque et irrité.

— Soyez sans crainte, nous vous préviendrons, répondit Nicolas Parfenovitch sur un ton autoritaire. Du moins, c’était ce qui sembla à Mitia.

Entre le juge d’instruction et le procureur se déroulait pendant ce temps un conciliabule animé à mi-voix. On avait découvert sur la redingote, en particulier sur le pan gauche, au dos, d’énormes taches de sang séché, durci et pas encore très étalé. Sur le pantalon de même. De plus, en présence des témoins, Nicolas Parfenovitch passa personnellement le doigt sur le col, les poignets et toutes les coutures de la redingote et du pantalon, manifestement à la recherche de quelque chose - bien entendu, de l’argent. Surtout, on ne cachait pas à Mitia le soupçon qu’il avait pu, qu’il avait été capable de coudre l’argent dans ses vêtements. « C’est vraiment me traiter en voleur et non pas en officier », grommela-t-il à part soi. Le juge d’instruction et le procureur échangeaient leurs vues devant lui avec une singulière franchise. C’est ainsi que le greffier, qui s’était aussi retrouvé derrière le rideau, s’affairant et prêtant assistance, attira l’attention de Nicolas Parfenovitch sur la casquette qu’on palpa également : « Vous vous rappelez Gridenko, le scribe ? fit remarquer le greffier, il est allé, cet été toucher le traitement pour tout le bureau et, au retour, a déclaré avoir perdu l’argent en état d’ivresse, mais où pensez-vous qu’on l’ait retrouvé ? Dans ce passepoil, justement, dans sa casquette, les billets de cent roubles étaient roulés et cousus dedans. » Le procureur ainsi que le juge d’instruction se souvenaient parfaitement du cas de Gridenko, de sorte que la casquette de Mitia fut également mise de côté et qu’il fut décidé qu’il fallait examiner tout cela soigneusement plus tard, ainsi du reste que tous les vêtements.

— Permettez, s’écria soudain Nicolas Parfenovitch, apercevant la manchette droite de la chemise de Mitia, retournée au-dedans et tout inondée de sang. Permettez, qu’est-ce donc, du sang ?

— Du sang, coupa Mitia.

— C’est-à-dire quel sang… et pourquoi est-ce retourné à l’intérieur de la manche ?

— Mitia expliqua qu’il s’était sali la manchette en s’affairant auprès de Grégori et qu’il l’avait retournée chez Perkhotine, en se lavant les mains.

— Il faudra prendre aussi votre chemise, c’est très important… comme pièce à conviction. Mitia rougit et fut saisi de fureur.

— Faut-il donc que je reste nu ? cria-t-il.

— Ne vous inquiétez pas… nous trouverons bien le moyen d’arranger cela, mais en attendant donnez-vous la peine de retirer aussi vos chaussettes.

— Vous ne plaisantez pas ? c’est vraiment indispensable ? Demanda Mitia, les yeux brillants.

— Il ne s’agit pas de plaisanter, riposta sévèrement Nicolas Parfenovitch.

— Après tout, s’il le faut… je… marmonna Mitia et, s’asseyant sur le lit, il se mit en devoir d’enlever ses chaussettes. Il éprouvait une gêne intolérable : tout le monde était habillé, alors que lui était dévêtu, et, chose étrange, une fois dévêtu, il se sentit en quelque sorte coupable envers eux, surtout il était prêt à reconnaître lui-même qu’effectivement il était soudain devenu leur inférieur à tous et que maintenant ils étaient pleinement en droit de le mépriser. « Quand tout le monde est déshabillé, on n’a pas honte, mais lorsqu’on l’est seul et que tous vous regardent, quelle ignominie ! » Cette pensée lui traversait encore et encore l’esprit. « C’est comme en rêve, en rêve j’ai quelquefois subi une pareille honte. » Mais retirer ses chaussettes lui causait même de la souffrance : elles n’étaient pas propres, son linge de corps non plus, et maintenant tout le monde l’avait vu. Et surtout il n’aimait pas lui-même ses pieds, il avait toute sa vie, sans savoir pourquoi, trouvé laids ses gros orteils, notamment l’ongle grossier, plat, incurvé du pied droit, et voici qu’à présent ils allaient tous le voir. De honte intolérable il devint encore plus grossier, cette fois délibérément. Il arracha lui-même sa chemise.

— Ne voulez-vous pas chercher encore ailleurs si vous n’avez pas honte ?

— Non, c’est inutile pour le moment.

— Alors quoi, faut-il donc que je reste comme ça, tout nu ? ajouta-t-il féroce.

— Oui, c’est indispensable pour le moment… Veuillez vous asseoir en attendant, vous pouvez prendre une couverture sur le lit et vous en envelopper, quant à moi… je vais arranger tout cela.

On présenta toutes les affaires de Mitia aux témoins, on dressa le procès-verbal de l’inspection, et Nicolas Parfenovitch sortit enfin, tandis qu’on emportait les vêtements, Hippolyte Kirrilovitch sortit aussi. Seuls restèrent avec Mitia les paysans qui se tenaient debout en silence sans le quitter des yeux. Mitia s’enveloppa dans la couverture, il avait froid. Ses pieds nus dépassaient et il ne parvenait pas à la tirer suffisamment pour les couvrir. Nicolas Parfenovitch était bien long à revenir, « d’une lenteur torturante », « il me prend pour un gamin », pensait Mitia en grinçant des dents. « Cette saleté de procureur est également parti, sans doute par mépris, cela le dégoûtait de voir un homme nu. » Mitia comptait néanmoins qu’on lui rapporterait ses vêtements après examen. Mais quelle ne fut son indignation lorsque Nicolas Parfenovitch revint subitement avec de tout autres habits que portait derrière lui un paysan.

— Eh bien, voici des vêtements pour vous prononça-t-il d’un ton dégagé, visiblement très satisfait du succès de sa démarche. C’est M. Kalganov qui les offre vu ce cas curieux, ainsi qu’une chemise propre. Par bonheur, il avait tout cela avec lui, dans sa valise. Pour le linge de corps et les chaussettes, vous pouvez garder les vôtres.

Mitia entra dans une terrible colère.

— Je ne veux pas des vêtements des autres ! cia-t-il furieux, donnez-moi les miens !

— C’est impossible.

— Donnez-moi les miens, au diable Kalganov, et ses vêtements et lui-même !

On l’exhorta longtemps. Tant bien que mal, on finit cependant par le calmer. On lui fit comprendre que, ses vêtements étant tachés de sang, ils devaient être « joints à la collection des pièces à conviction », qu’on « n’avait même plus le droit de les lui laisser…eu égard à la tournure que pouvait prendre l’affaire ». Mitia finit tant bien que mal par le comprendre. Il se tut d’un air sombre et s’habilla en hâte. Il fit seulement remarquer en enfilant les vêtements qu’ils étaient plus riches que les siens et qu’ils n’aurait pas voulu « profiter de la situation ». En outre, ils étaient "étroits d’une façon humiliante". "Dois-je donc jouer au saltimbanque là-dedans… pour votre délectation ?"

On lui fit de nouveau comprendre que là encore il exagérait, que si M. Kalganov était plus grand que lui, la différence n’était pas bien sensible et que seul le pantalon serait peut-être un peu long. Mais la redingote se révéla en effet étroite aux épaules.

— Le diable l’emporte, j’ai du mal à la boutonner, grogna de nouveau Mitia. Ayez l’obligeance de dire immédiatement de ma part à M. Kalganov que ce n’est pas moi qui lui ai demandé ses vêtements mais qu’on m’a déguisé en bouffon.

— Il le comprend fort bien et le regrette… c’est-à-dire non pas les vêtements mais toutes ces circonstances… mâchonna Nicolas Parfenovitch.

Dostoïevski

Les Frères Karamazov (P.553 à557)

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Suite Dostoïevski

Seconde tribulation

— Vous ne sauriez croire combien vous nous mettez nous-mêmes à l’aise par votre bonne volonté, Dmitri Fédorovitch… commença Nicolas Parfenovitch d’un air animé et une satisfaction visible brilla dans ses grands yeux gris clairs à fleur de tête, très myopes d’ailleurs et dont il venait de retirer les lunettes. C’est avec raison que vous avez parlé de notre confiance réciproque, dont parfois il est même impossible de se passer dans les affaires de cette importance si la personne soupçonnée désire, espère et peut vraiment se disculper. De notre côté, nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir, et vous avez déjà pu voir comment nous conduisons cette affaire… Vous m’approuvez, Hippolyte Kirillovitch ?

— Oh ! Sans aucun doute, confirma ce dernier, un peu sèchement pourtant en comparaison de l’élan de Nicolas Parfenovitch.

Je ferai remarquer une fois pour toutes : Nicolas Parfenovitch, nouveau venu chez nous, avait conçu, dès le début de sa carrière dans notre ville, une extraordinaire estime pour notre Hippolyte Kirrilovitch, le procureur, et s’était presque intimement lié avec lui. Il était à peu près le seul à croire sans réserve à l’exceptionnel don psychologique et oratoire de notre Hippolyte Kirrilovitch « lésé dans sa carrière », le seul aussi à croire absolument que celui-ci était réellement lésé. Il avait entendu parler de lui déjà à Pétersbourg. En revanche, le jeune Nicolas Parfenovitch était à son tour le seul être au monde qu’eût sincèrement pris en affection notre procureur « lésé ». En route, ils avaient pu se consulter et s’entendre sur certains points de l’affaire qui les attendait, et maintenant, autour de la table, l’esprit prompt de Nicolas Parfenovitch saisissait au vol et comprenait à demi-mot, au premier regard, au moindre clin d’œil, chaque indication, chaque jeu de physionomie de son collègue aîné.

— Messieurs, laissez-moi seulement raconter moi-même ; ne m’interrompez pas par des vétilles et je vous raconterai tout en un instant, reprit Mitia qui s’échauffait.

— Parfait. Je vous remercie. Mais avant de vous entendre, permettez-moi seulement de constater encore un petit fait, fort curieux à nos yeux, à savoir qu’hier, vers cinq heures, vous avez emprunté dix roubles à votre ami Pierre Ilitch Perkhotine en engageant vos pistolets.

— Je les ai engagés, messieurs, je les ai bien engagés, pour dix roubles, et après ? C’est tout. Je les ai engagés dès mon retour en ville.

— Vous reveniez de voyage ? Vous aviez quitté la ville ?

— Je l’avais quittée, messieurs, j’étais allé à quarante verstes, vous ne le saviez pas ?

Le procureur et Nicolas Parfenovitch échangèrent un regard.

— En général, si vous commenciez votre récit par un exposé méthodique de votre emploi du temps pour toute la journée d’hier, depuis le matin ? Permettez-moi de vous demander, par exemple, pourquoi vous vous êtes absenté, quand exactement vous êtes parti et revenu… et tous ces faits…

— Vous n’aviez qu’à le demander dès le début, fit Mitia en éclatant de rire, et si vous voulez, il faut remonter non pas à la journée d’hier, mais à celle d’avant-hier matin, depuis le matin, vous comprendrez alors où, comment et pourquoi j’étais parti. Je suis allé, messieurs, avant-hier matin, chez un marchand d’ici, Samsonov, pour lui emprunter trois mille roubles contre une garantie on ne peut plus sûre : c’était devenu subitement urgent, messieurs, subitement urgent…

— Permettez-moi de vous interrompre, intervint poliment le procureur, pourquoi subitement en avez-vous eu un tel besoin, et précisément de cette somme-là, c’est-à-dire de trois mille roubles ?

— Eh, messieurs, il faudrait éviter tous ces détails : comment, quand et pourquoi, pourquoi au juste telle somme et non pas telle autre, et toutes ces histoires… trois volumes n’y suffiraient pas et il faudrait encore un épilogue !

Tout cela Mitia le prononça avec la familiarité pleine de bonhomie mais impatiente de quelqu'un qui voudrait dire toute la vérité et serait plein des meilleures intentions.

— Messieurs, enchaîna-t-il comme s’il se reprenait soudain, ne me reprochez pas mes ruades, je vous le demande de nouveau : croyez bien encore une fois que j’éprouve une déférence entière et que je comprends la véritable situation. Ne me croyez pas ivre. Je suis dégrisé. D’ailleurs être ivre ne me gênerait nullement. Chez moi cela se passe ainsi :

Dégrisé, l’esprit s’éclaire : on devient bête,

Ayant bu, l’esprit s’embue : on devient intelligent.

Ha, ha ! Du reste, je vois, messieurs, qu’il ne me sied pas encore de faire de l’esprit devant vous, c’est-à-dire pas avant que nous ne nous ayons expliqués. Permettez-moi aussi de conserver ma dignité personnelle. Je comprends bien la différence qui existe actuellement entre nous : je suis quand même un criminel à vos yeux, donc on ne peut moins votre égal, et quant à vous, vous êtes chargés de me surveiller, vous n’allez pas me complimenter au sujet de Grigori, on ne peut tout de même pas casser impunément la tête à des vieillards. Vous allez bien maintenant, par jugement des tribunaux, m’enfermer dans une maison de force, mettons pour six mois, mettons pour un an, je ne sais pas à quoi on me condamnera là-bas chez vous, mais ce sera sans privation des droits, n’est-ce pas, sans privation des droits, procureur ? Donc, messieurs, je comprends bien cette différence… Mais convenez aussi que vous seriez capable d’embrouiller Dieu lui-même avec des questions semblables : où a-t-on mis le pied, comment l’a-t-on mis, quand et dans quoi l‘a-t-on mis ? Je ne manquerai pas de m’embrouiller s’il en est ainsi, vous le porterez aussitôt à mon compte, et que cela donnera-t-il ? Rien ! Mais enfin, du moment que j’ai commencé à discourir, j’irai jusqu’au bout, et vous, messieurs, avec votre instruction supérieure et votre noblesse de sentiments, pardonnez-moi. Précisément, je terminerai par une prière ; oubliez, messieurs, cette routine de l’interrogatoire, c’est-à-dire, voyez-vous, de commencer par quelque chose de négligeable, d’insignifiant : comment t’es-tu levé, qu’as-tu mangé, comment et où as-tu craché, et « après avoir endormi la vigilance du criminel », lui assener subitement la question qui assomme : « Qui as-tu tué ? Qui as-tu volé ? » Ha, ha ! La voilà bien votre routine, c’est une règle chez vous, voilà sur quoi repose toute votre astuce ! Mais ce sont les rustres que vous endormez par de semblables astuces, pas moi. Moi je m’y entends, j’ai servi moi-même, ha, ha ! Vous n’êtes pas fâchés, messieurs, vous me pardonnez mon impertinence ? cria-t-il en les regardant avec une bonhomie presque surprenante. C’est Mitenka Karamazov qui parle, on peut donc l’excuser,  de la part d’un homme intelligent ce serait inexcusable, mais de la part de Mitenka ça l’est ? Ha, ha !

Nicolas Parfenovitch écoutait et riait également. Le procureur, bien qu’il ne rît pas, examinait Mitia d’un regard pénétrant sans le quitter des yeux, comme pour ne pas manquer son moindre mot, son moindre mouvement, le moindre frémissement des traits de son visage.

— C’est bien ainsi que nous avons commencé avec vous, réplique Nicolas Parfenovitch en continuant de rire, nous n’avons pas cherché à vous brouiller par les questions de savoir comment vous vous êtes levé le matin et ce que vous avez mangé, nous avons commencé par ce qui n’est au contraire que trop essentiel.

— Je comprends, je l’avais compris et apprécié, et j’apprécie encore davantage la véritable bonté que vous me témoignez, une bonté sans pareille, digne des âmes les plus nobles. Tous les trois nous sommes des hommes d’honneur, et que tout soit donc basé entre nous sur une confiance réciproque de gens du monde éclairés, liés par leur noble naissance et par l’honneur. En tout cas, permettez-moi de vous considérer comme mes meilleurs amis, en ce moment de ma vie, en ce moment où mon honneur est flétri ! Cela ne vous froisse pas, messieurs, non, n’est-ce pas ?

— Au contraire, vous avez très bien formulé tout cela, Dmitri Fédorovitch, convint gravement et avec approbation Nicolas Parfenovitch.

— Et les détails, messieurs, laissons tous ces détails procéduriers, s’écria Mitia avec enthousiasme, autrement le diable sait où cela nous mènerait, n’est-ce pas vrai ?

— Je suivrai entièrement vos sages conseils, intervint le procureur en s’adressant à Mitia, mais je ne retire cependant pas ma question. Il nous est vraiment indispensable de savoir pourquoi au juste vous avez eu besoin de cette somme, c’est-à-dire précisément de trois mille roubles.

— Pourquoi j’en ai eu besoin ? Ma foi, pour ceci, pour cela… enfin, pour rembourser une dette.

— À qui donc ?

— Cela, je refuse absolument de le dire, messieurs ! Voyez-vous, si je ne le dis pas, ce n’est pas parce que je ne peux ou que je n’ose pas le dire, ou encore que je le redoute, car tout cela n’est rien, ce sont de vraies vétilles, mais bien parce que c’est une question de principe : c’est ma vie privée. Voilà mon principe. Votre question ne concerne pas l’affaire, or tout ce qui ne concerne pas l’affaire est ma vie privée ! Je voulais rembourser une dette d’honneur, mais à qui, je ne le dirai pas.

— Permettez-nous de consigner cela, dit le procureur.

— Je vous en prie. Consignez-le tel quel : que je ne le dirai pas, un point, c’est tout. Écrivez, messieurs, que je tiens même pour un manquement à l’honneur de le dire. En avez-vous du temps pour inscrire tant de choses !

— Permettez, monsieur, que je vous avertisse et vous rappelle encore une fois, si tant est que vous ne le sachiez pas, prononça le procureur d’un ton particulièrement persuasif, que vous êtes entièrement en droit de ne pas répondre aux questions qu’on vous pose en ce moment et que, pour notre part, nous n’avons aucun droit de vous arracher des réponses si, pour telle ou telle raison vous vous y dérobez. C’est à vous d’en juger. Mais notre tâche consiste, d’autre part, dans un cas analogue au cas d’espèce, à vous représenter et à vous expliquer toute l’étendue du tort que vous vous faites vous-même en vous refusant à telle ou telle déclaration. Là-dessus je vous prie de continuer.

— Messieurs, je ne vous en tiens pas rigueur… je… bredouilla Mitia un peu confus de l’admonestation, voici, voyez-vous, messieurs, ce Samsonov chez qui je suis allé…

Dostoïevski

Les frères Karamazov, Classique de Poche (P.534 à 538)

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12/05/2008

Les Frères Karamazov

Il était fort tard pour le monastère lorsque Aliocha arriva à l’ermitage ; le portier le fit passer par une entrée spéciale. Neuf heures avaient déjà sonné, l’heure du repos général et du calme après une journée si mouvementée pour tous. Aliocha ouvrit timidement la porte et pénétra dans la cellule du staretz où se trouvait maintenant son cercueil. Il n’y avait personne dans la cellule, en dehors du père Païus qui, solitaire, lisait l’Évangile devant le cercueil, et du jeune novice Porphyre, fatigué par l’entretien de la nuit précédente ainsi que par l’agitation de la journée et qui, dans l’autre pièce, dormait par terre du profond sommeil de la jeunesse. Le père Païus entendit Aliocha entrer, mais ne tourna même pas la tête de son côté, Aliocha se dirigea vers le coin à droite de la porte, s’agenouilla et se mit à prier. Son âme débordait, mais ses sensations étaient confuses, aucune ne dominait les autres, au contraire, l’une succédait à l’autre, dans une sorte de rotation douce, régulière. Mais son cœur était plein de douceur et, chose étrange, il n’en était pas étonné. De nouveau il voyait devant lui ce cercueil, ce mort qui lui était cher enfermé de tous côtés, mais il n’y avait plus dans son cœur le regret éploré, lancinant, douloureux de ce matin. En entrant, il était tombé à genoux devant le cercueil comme devant une relique, mais la joie, c’était la joie qui rayonnait dans son esprit et dans son cœur. Une fenêtre de la cellule était ouverte, l’air était pur et plutôt froid : «  l’odeur a donc dû devenir encore plus forte puisqu’on s’est décidé à ouvrir la fenêtre », se dit Aliocha. Mais cette pensée de l’odeur de décomposition qui, tout à l’heure encore, lui paraissait si horrible et si peu glorieuse ne fit pas non plus monter en lui son angoisse et son indignation d’alors. Il se mit à prier doucement, mais bientôt il sentit qu’il priait presque machinalement. Des fragments de pensées sourdaient, s’allumaient comme de petites étoiles et s’éteignaient aussitôt, chassées par d’autres, mais en revanche quelque chose d’entier, de ferme, d’apaisant régnait dans son âme, et il en avait lui-même conscience. Par instants, il commençait avec ferveur une prière, si fort était son désir de remercier et d’aimer…Mais, après avoir commencé la prière, il passait tout à coup à autre chose, s’absorbait dans ses pensées, oubliait et la prière et ce qui l’avait interrompue. Il prêta l’oreille à ce que lisait le père Païus mais, très fatigué, il commença peu à peu à s’assoupir…

« Et le troisième jour il se fit des noces à Cana, en Galilée, et la mère de Jésus y était, lisait le père Païus. Jésus fut aussi convié aux noces avec ses disciples. »

— Les noces ? Qu’est-ce…les noces… Cette pensée passait comme un tourbillon dans l’esprit d’Aliocha. Pour elle aussi c’est le bonheur…elle est allée à un festin… Non, elle n’a pas pris le couteau, pas pris le couteau… Ce n’était qu’une « parole lamentable »… Allons… les paroles lamentables il faut les pardonner, toujours. Les paroles lamentables consolent l’âme… sans elles la peine des hommes serait trop cruelle. Rakitine s’est retiré dans son coin. Tant que Rakitine pensera à ses griefs, il se retirera toujours dans son coin… Et la route… la route est large, droite, claire, cristalline, et le soleil est au bout… Hein ? … que lit-on ?

« … Et le vin étant venu à manquer, la mère de Jésus lui dit : ils n’ont point de vin… » entendait Aliocha.

— Ah ! Oui, j’ai manqué le début, et pourtant je ne voulais pas le manquer, j’aime ce passage, ce sont les noces de Cana, le premier miracle… Ah ! Ce miracle, ah ! Ce beau miracle ! Ce n’est pas la peine des hommes mais leur joie qu’est venu visiter le Christ, en accomplissant pour la première fois un miracle il a contribué à la joie des hommes… «  Celui qui aime les hommes aime aussi leur joie… » Le défunt répétait cela à chaque instant, c’était une de ses principales idées… On ne peut vivre sans joie, dit Mitia… Oui, Mitia...  Tout ce qui est vrai et beau est toujours toute miséricorde, c’est encore lui qui disait cela…

« … Jésus lui répondit : Femme, qu’est-ce que cela pour moi et vous ? Mon heure n’est pas encore venue. Sa mère dit aux serviteurs : Faites tout ce qu’il vous dira… »

— Faites… La joie, la joie de quelques pauvres, très pauvres gens… Pauvres, bien entendu, puisque même pour les noces ils ont manqué de vin… Les historiens disent que près du lac de Génésareth et en tous ces lieux vivait alors la population la plus misérable qu’on puisse imaginer… Et un autre grand cœur d’un autre être supérieur qui était également là, celui de sa Mère, savait bien que ce n’était pas seulement pour sa grande mission terrible qu’il était venu alors, et que la gaité simple et naïve des gens obscurs et sans méchanceté, qui l’invitaient cordialement à leurs humbles noces, était également accessible à son cœur. « Mon heure n’est pas encore venue », il parle avec un doux sourire (il lui a sûrement souri avec douceur)… Vraiment, se peut-il que ce soit pour multiplier le vin à de pauvres noces qu’il est venu sur terre ? Pourtant il a bien fait selon sa prière… Ah ! Il lit de nouveau.

« … Jésus leur dit : Remplissez d’eau ces urnes, et ils les remplirent jusqu’en haut.

Et il leur dit : Puisez-en maintenant et portez-en au maître du festin, et ils en portèrent.

Dès que le maître du festin eut goûté l’eau changée en vin (il ne savait pas d’où venait ce vin mais les serviteurs qui avaient puisé l’eau le savaient), il interpella l’époux.

Et lui dit : Tout homme sert d’abord le bon vin et, après qu’on a bu abondamment le moins bon. Mais toi tu as gardé le bon jusqu’à ce moment ».

— Mais qu’est-ce, qu’est-ce ? Pourquoi les murs s’écartent-ils ? Ah, oui… c’est le mariage, les noces… oui, bien sûr. Voici les invités, voici aussi les mariés, et la foule joyeuse, et…où est donc le très sage maître du festin ? Mais qui est-ce ? Qui ? De nouveau les murs s’écartent… Qui est celui qui se lève de la grande table ? Comment ? Lui aussi est ici ? Pourtant il est dans le cercueil… Mais il est également ici… il s’est levé, il m’a vu, il vient ici… Seigneur !…

Oui, vers lui, il est venu vers lui, le petit vieillard sec, avec de fines rides au visage, plein d’allégresse et riant doucement. Le cercueil n’est plus là, et il porte les mêmes vêtements qu’hier, quand les visiteurs se sont réunis chez lui. Son visage est entièrement découvert, ses yeux brillent. Comment est-il possible, lui aussi est donc au festin, lui aussi a été invité aux noces de Cana en Galilée…

— Moi aussi, mon cher, moi aussi j’ai été invité, invité et appelé, dit au-dessus de lui la voix douce. Pourquoi te caches-tu ici, pourquoi ne te vois-on pas… viens te joindre à nous.

C’est sa voix, la voix du staretz Zossima… Et comment ne serait-ce pas lui puisqu’il l’appelle ? Le staretz a soulevé Aliocha de la main. Aliocha s’est relevé.

— Nous sommes dans l’allégresse, continue le petit vieillard sec, nous buvons le vin nouveau, le vin de la joie nouvelle, grande ; tu vois tous ces invités ? Voici le fiancé et la fiancée, voici le très sage ordonnateur, il goûte le vin nouveau. Pourquoi es-tu étonné de me voir ? J’ai donné un oignon, aussi suis-je ici. Et beaucoup, ici, n’ont donné qu’un oignon, rien qu’un petit oignon chacun… Que sont nos œuvres ? Toi aussi, mon gentil, toi aussi, mon doux garçon, toi aussi tu as su aujourd’hui donner un oignon à une affamée. Commence, mon cher, commence ton œuvre, mon doux !… Vois-tu notre Soleil, Le vois-tu ?

— J’ai peur… je n’ose regarder… murmura Aliocha

— N’aie pas peur de Lui. Il est, comparé à nous, redoutable par Sa majesté, terrible par Sa grandeur, mais Il est infiniment clément, par amour Il s’est fait pareil à nous et Il partage notre allégresse. Il change l’eau en vin pour que ne tarisse pas la joie des invités, Il attend de nouveaux invités, en appelle sans cesse d’autres et, cette fois, aux siècles des siècles. Voilà qu’on apporte le vin nouveau, tu vois, on porte les urnes…

Quelque chose brûlait dans le cœur d’Aliocha, quelque chose l’emplit soudain jusqu’à la souffrance, des larmes d’extase cherchaient à jaillir de son âme… Il tendit les bras, poussa un cri et s’éveilla…

Dostoïevski Les Frères Karamazov

Classique de Poche P. 415

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