12.05.2008

Les Frères Karamazov

Il était fort tard pour le monastère lorsque Aliocha arriva à l’ermitage ; le portier le fit passer par une entrée spéciale. Neuf heures avaient déjà sonné, l’heure du repos général et du calme après une journée si mouvementée pour tous. Aliocha ouvrit timidement la porte et pénétra dans la cellule du staretz où se trouvait maintenant son cercueil. Il n’y avait personne dans la cellule, en dehors du père Païus qui, solitaire, lisait l’Évangile devant le cercueil, et du jeune novice Porphyre, fatigué par l’entretien de la nuit précédente ainsi que par l’agitation de la journée et qui, dans l’autre pièce, dormait par terre du profond sommeil de la jeunesse. Le père Païus entendit Aliocha entrer, mais ne tourna même pas la tête de son côté, Aliocha se dirigea vers le coin à droite de la porte, s’agenouilla et se mit à prier. Son âme débordait, mais ses sensations étaient confuses, aucune ne dominait les autres, au contraire, l’une succédait à l’autre, dans une sorte de rotation douce, régulière. Mais son cœur était plein de douceur et, chose étrange, il n’en était pas étonné. De nouveau il voyait devant lui ce cercueil, ce mort qui lui était cher enfermé de tous côtés, mais il n’y avait plus dans son cœur le regret éploré, lancinant, douloureux de ce matin. En entrant, il était tombé à genoux devant le cercueil comme devant une relique, mais la joie, c’était la joie qui rayonnait dans son esprit et dans son cœur. Une fenêtre de la cellule était ouverte, l’air était pur et plutôt froid : «  l’odeur a donc dû devenir encore plus forte puisqu’on s’est décidé à ouvrir la fenêtre », se dit Aliocha. Mais cette pensée de l’odeur de décomposition qui, tout à l’heure encore, lui paraissait si horrible et si peu glorieuse ne fit pas non plus monter en lui son angoisse et son indignation d’alors. Il se mit à prier doucement, mais bientôt il sentit qu’il priait presque machinalement. Des fragments de pensées sourdaient, s’allumaient comme de petites étoiles et s’éteignaient aussitôt, chassées par d’autres, mais en revanche quelque chose d’entier, de ferme, d’apaisant régnait dans son âme, et il en avait lui-même conscience. Par instants, il commençait avec ferveur une prière, si fort était son désir de remercier et d’aimer…Mais, après avoir commencé la prière, il passait tout à coup à autre chose, s’absorbait dans ses pensées, oubliait et la prière et ce qui l’avait interrompue. Il prêta l’oreille à ce que lisait le père Païus mais, très fatigué, il commença peu à peu à s’assoupir…

« Et le troisième jour il se fit des noces à Cana, en Galilée, et la mère de Jésus y était, lisait le père Païus. Jésus fut aussi convié aux noces avec ses disciples. »

— Les noces ? Qu’est-ce…les noces… Cette pensée passait comme un tourbillon dans l’esprit d’Aliocha. Pour elle aussi c’est le bonheur…elle est allée à un festin… Non, elle n’a pas pris le couteau, pas pris le couteau… Ce n’était qu’une « parole lamentable »… Allons… les paroles lamentables il faut les pardonner, toujours. Les paroles lamentables consolent l’âme… sans elles la peine des hommes serait trop cruelle. Rakitine s’est retiré dans son coin. Tant que Rakitine pensera à ses griefs, il se retirera toujours dans son coin… Et la route… la route est large, droite, claire, cristalline, et le soleil est au bout… Hein ? … que lit-on ?

« … Et le vin étant venu à manquer, la mère de Jésus lui dit : ils n’ont point de vin… » entendait Aliocha.

— Ah ! Oui, j’ai manqué le début, et pourtant je ne voulais pas le manquer, j’aime ce passage, ce sont les noces de Cana, le premier miracle… Ah ! Ce miracle, ah ! Ce beau miracle ! Ce n’est pas la peine des hommes mais leur joie qu’est venu visiter le Christ, en accomplissant pour la première fois un miracle il a contribué à la joie des hommes… «  Celui qui aime les hommes aime aussi leur joie… » Le défunt répétait cela à chaque instant, c’était une de ses principales idées… On ne peut vivre sans joie, dit Mitia… Oui, Mitia...  Tout ce qui est vrai et beau est toujours toute miséricorde, c’est encore lui qui disait cela…

« … Jésus lui répondit : Femme, qu’est-ce que cela pour moi et vous ? Mon heure n’est pas encore venue. Sa mère dit aux serviteurs : Faites tout ce qu’il vous dira… »

— Faites… La joie, la joie de quelques pauvres, très pauvres gens… Pauvres, bien entendu, puisque même pour les noces ils ont manqué de vin… Les historiens disent que près du lac de Génésareth et en tous ces lieux vivait alors la population la plus misérable qu’on puisse imaginer… Et un autre grand cœur d’un autre être supérieur qui était également là, celui de sa Mère, savait bien que ce n’était pas seulement pour sa grande mission terrible qu’il était venu alors, et que la gaité simple et naïve des gens obscurs et sans méchanceté, qui l’invitaient cordialement à leurs humbles noces, était également accessible à son cœur. « Mon heure n’est pas encore venue », il parle avec un doux sourire (il lui a sûrement souri avec douceur)… Vraiment, se peut-il que ce soit pour multiplier le vin à de pauvres noces qu’il est venu sur terre ? Pourtant il a bien fait selon sa prière… Ah ! Il lit de nouveau.

« … Jésus leur dit : Remplissez d’eau ces urnes, et ils les remplirent jusqu’en haut.

Et il leur dit : Puisez-en maintenant et portez-en au maître du festin, et ils en portèrent.

Dès que le maître du festin eut goûté l’eau changée en vin (il ne savait pas d’où venait ce vin mais les serviteurs qui avaient puisé l’eau le savaient), il interpella l’époux.

Et lui dit : Tout homme sert d’abord le bon vin et, après qu’on a bu abondamment le moins bon. Mais toi tu as gardé le bon jusqu’à ce moment ».

— Mais qu’est-ce, qu’est-ce ? Pourquoi les murs s’écartent-ils ? Ah, oui… c’est le mariage, les noces… oui, bien sûr. Voici les invités, voici aussi les mariés, et la foule joyeuse, et…où est donc le très sage maître du festin ? Mais qui est-ce ? Qui ? De nouveau les murs s’écartent… Qui est celui qui se lève de la grande table ? Comment ? Lui aussi est ici ? Pourtant il est dans le cercueil… Mais il est également ici… il s’est levé, il m’a vu, il vient ici… Seigneur !…

Oui, vers lui, il est venu vers lui, le petit vieillard sec, avec de fines rides au visage, plein d’allégresse et riant doucement. Le cercueil n’est plus là, et il porte les mêmes vêtements qu’hier, quand les visiteurs se sont réunis chez lui. Son visage est entièrement découvert, ses yeux brillent. Comment est-il possible, lui aussi est donc au festin, lui aussi a été invité aux noces de Cana en Galilée…

— Moi aussi, mon cher, moi aussi j’ai été invité, invité et appelé, dit au-dessus de lui la voix douce. Pourquoi te caches-tu ici, pourquoi ne te vois-on pas… viens te joindre à nous.

C’est sa voix, la voix du staretz Zossima… Et comment ne serait-ce pas lui puisqu’il l’appelle ? Le staretz a soulevé Aliocha de la main. Aliocha s’est relevé.

— Nous sommes dans l’allégresse, continue le petit vieillard sec, nous buvons le vin nouveau, le vin de la joie nouvelle, grande ; tu vois tous ces invités ? Voici le fiancé et la fiancée, voici le très sage ordonnateur, il goûte le vin nouveau. Pourquoi es-tu étonné de me voir ? J’ai donné un oignon, aussi suis-je ici. Et beaucoup, ici, n’ont donné qu’un oignon, rien qu’un petit oignon chacun… Que sont nos œuvres ? Toi aussi, mon gentil, toi aussi, mon doux garçon, toi aussi tu as su aujourd’hui donner un oignon à une affamée. Commence, mon cher, commence ton œuvre, mon doux !… Vois-tu notre Soleil, Le vois-tu ?

— J’ai peur… je n’ose regarder… murmura Aliocha

— N’aie pas peur de Lui. Il est, comparé à nous, redoutable par Sa majesté, terrible par Sa grandeur, mais Il est infiniment clément, par amour Il s’est fait pareil à nous et Il partage notre allégresse. Il change l’eau en vin pour que ne tarisse pas la joie des invités, Il attend de nouveaux invités, en appelle sans cesse d’autres et, cette fois, aux siècles des siècles. Voilà qu’on apporte le vin nouveau, tu vois, on porte les urnes…

Quelque chose brûlait dans le cœur d’Aliocha, quelque chose l’emplit soudain jusqu’à la souffrance, des larmes d’extase cherchaient à jaillir de son âme… Il tendit les bras, poussa un cri et s’éveilla…

Dostoïevski Les Frères Karamazov

Classique de Poche P. 415

11.05.2008

Extrait

« Bien des choses nous sont cachées ici-bas mais, en échange, nous est donné le sentiment secret et intime de notre lien vivant avec un autre monde, le monde céleste et supérieur ; au demeurant, les racines de nos pensées et de nos sentiments ne sont pas ici ; mais dans d’autres mondes. Voilà pourquoi les philosophes disent qu’il est impossible sur terre de pénétrer l’essence des choses. Dieu a pris les semences dans d’autres mondes, les a dispersées sur cette terre et a cultivé son jardin, et tout a levé de ce qui pouvait lever, mais ce qui a crû ne vit et n’est vivant que par le sentiment de son contact avec d’autres mondes mystérieux, si ce sentiment faiblit ou disparaît en toi, ce qui a crû en toi meurt également. Alors tu deviendras indifférent à la vie et tu la haïras même. C’est-ce que je pense. »

Les Frères Karamazov Dostoïevski

(P.369 Classique de Poche)

06.05.2008

Extrait de Dostoïevski

Ivan se tut un instant, son visage se fit soudain très triste.

— Écoute-moi : je n’ai pris que les enfants pour que ce soit plus frappant. Des larmes des hommes dont la terre est imprégnée de l’écorce au centre, je ne dis pas un mot, j’ai exprès rétréci le sujet. Je suis une punaise et je reconnais en toute humilité que je ne puis comprendre pourquoi tout est ainsi fait. La faute en est donc aux hommes eux-mêmes ; on leur avait donné le paradis, ils ont désiré la liberté et ravi le feu du ciel, sachant bien qu’ils seraient malheureux, inutile donc de les plaindre. Oh ! À mon avis, avec mon pauvre cerveau euclidien terrestre, je ne sais qu’une chose : que la souffrance existe, qu’il n’y a pas de coupables, que toutes choses découlent tout droit et simplement les unes des autres et que je le sache : il me faut une compensation sinon je me détruirai. Et une compensation non pas quelque part et un jour, dans l’infini, mais ici, sur terre, et que je la voie moi-même. J’ai cru, je veux aussi voir moi-même, et si, à cette heure-là, je suis déjà mort, qu’on me ressuscite, car si tout se passe sans moi, ce sera trop dommage. Si j’ai souffert, ce n’est tout de même pas pour engraisser la future harmonie de ma substance, de mes crimes et de mes souffrances au bénéfice de quelqu'un d’autre. Je veux voir de mes yeux la biche s’étendre auprès du lion et l’égorgé se lever et embrasser son assassin. Je veux être là quand tout le monde apprendra d’un coup pourquoi tout était ainsi. Sur ce désir se fondent toutes les religions sur terre, et moi j’ai la foi. Mais voici cependant les petits enfants, et que ferai-je d’eux alors ? C’est une question que je ne puis résoudre. Pour la centième fois je le répète : les questions sont multiples, mais je n’ai pris que les petits enfants parce qu’ainsi ce que j’ai besoin de dire est d’une évidence irréfutable. Écoutez : si tous doivent souffrir pour acheter l’harmonie éternelle par la souffrance, que viennent faire là-dedans les enfants, dis-le moi je te prie ? Pourquoi eux aussi doivent-ils souffrir et à quoi cela leur sert-il d’acheter l’harmonie par leurs souffrances, cela est tout à fait incompréhensible. Pourquoi se sont-ils également trouvés compris dans le matériau et auront-ils fertilisé l’harmonie future pour quelqu'un d’autre ? La solidarité des hommes dans le péché, je la comprends, je comprends aussi la solidarité dans la récompense, mais tout de même pas la solidarité dans le péché avec les petits enfants, et s’il est bien vrai qu’eux aussi sont solidaires de tous les crimes de leurs pères, alors cette vérité n’est certes pas de ce monde et elle m’est incompréhensible. Il se peut qu’un plaisantin dise que l’enfant grandira de toute façon et aura le temps de pécher, mais en voilà un pourtant qui n’a pas grandi, on l’a fait traquer à mort par les chiens, à huit ans. Oh ! Aliocha, je ne blasphème pas ! Je comprends bien quel devra être le bouleversement de l’univers lorsque tout, au ciel et sous la terre, se fondra en un seul hymne louangeur et que tout ce qui vit et tout ce qui a vécu s’écriera : « Tu as raison, Seigneur, car Tes voies se sont révélées ! » Dés lors que la mère embrassa le bourreau qui a fait déchiqueter son fils par les chiens et que tous les trois ils proclameront avec des larmes : « Tu as raison, Seigneur ! », il est bien certain que ce sera le sommet de la connaissance et que tout s’expliquera alors. Mais c’est là qu’il y a un écueil, c’est cela même que je ne puis accepter. Et tandis que je suis encore sur terre, je me hâte de prendre mes dispositions. Vois-tu, Aliocha, il se peut bien que tout se passe vraiment de telle façon que lorsque j’atteindrai ce moment, ou que je ressusciterai pour le voir, je m’exclamerai sans doute moi-même en voyant la mère embrasser le bourreau de  son enfant : « Tu as raison, Seigneur ! », mais je ne veux pas m’exclamer alors. Pendant qu’il est encore temps, je me hâte de me prémunir, c’est pourquoi je refuse tout net la suprême harmonie. Elle ne vaut pas une seule petite larme ne serait-ce que de cette enfant suppliciée qui se frappait la poitrine de son petit poing et, dans le nauséabond réduit, priait le « bon Dieu » avec ses larmes demeurées sans rachat ! Elle ne la vaut pas car ces larmes sont demeurées sans rachat. Elles doivent être rachetées, sinon il ne peut y avoir d’harmonie. Mais par quoi les racheter, par quoi ? Est-ce possible ? Serait-ce vraiment en les vengeant ? Mais qu’ai-je besoin de cette vengeance, qu’ai-je besoin de l’enfer pour les bourreaux, qu’est-ce que l’enfer peut réparer puisque ceux-là sont déjà suppliciés ? Et qu’est donc cette harmonie s’il y a l’enfer : je veux pardonner et je veux embrasser, je ne veux plus qu’on souffre. Et si les souffrances des enfants ont servi à compléter la somme des souffrances nécessaires à gagner la vérité, alors j’affirme d’avance que la vérité tout entière ne vaut pas un tel prix. Je ne veux pas, enfin, que la mère embrasse le bourreau qui a fait déchiqueter son fils par les chiens ! Elle ne doit pas lui pardonner ! Si elle le veut, qu’elle pardonne pour elle-même, qu’elle pardonne au bourreau son immense souffrance de mère ; mais les souffrances de son enfant lacéré, elle n’a pas le droit de les pardonner, elle ne doit pas pardonner au bourreau, quand même l’enfant, lui, pardonnerait ! Et s’il en est ainsi, s’ils n’ont pas le droit de pardonner, où donc est l’harmonie ? Est-il au monde un être qui puisse pardonner et qui en ait le droit ? Je ne veux pas de l’harmonie, je n’en veux pas par amour de l’humanité. J’aime mieux rester avec les souffrances non vengées. Il vaut mieux que je reste avec ma souffrance non vengée et mon indignation inapaisée, quand même j’aurais tort. Au demeurant, on a estimé l’harmonie trop cher, il n’est nullement dans nos moyens de payer un tel prix pour l’entrée. C’est pourquoi je me hâte de rendre mon billet d’entrée. Et pour peu que je sois un honnête homme, il est de mon devoir de le rendre le plus longtemps possible à l’avance. C’est ce que je fais. Ce n’est pas Dieu que je n’accepte pas, Aliocha, je ne fais que très respectueusement lui rendre son billet.

— C’est de la rébellion, prononça Aliocha d’une voix sourde, les yeux baissés.

— De la rébellion ? Je n’aurais pas voulu entendre ce mot de toi, dit Ivan d’un ton pénétré. Peut-on vivre de rébellion ? Or je veux vivre. Dis-moi franchement toi-même, je te le demande, réponds-moi : figure-toi que c’est toi qui ériges l’édifice de la destinée humaine, avec le but final de rendre les gens heureux, de leur donner enfin la paix et la tranquillité, mais que pour cela il soit indispensable et inéluctable de supplicier un seul tout petit être, cette enfant qui se frappait la poitine de son petit poing, et d’asseoir cet édifice sur ses larmes non vengées, accepterais-tu d’être l’architecte à ces conditions, dis-le et ne mens pas !

— Non, je n’accepterais pas, répondit Aliocha à voix basse.

— Et peux-tu admettre l’idée que les hommes pour qui tu bâtirais acceptent de recevoir leur bonheur fondé sur le sang innocent de la petite victime suppliciée et, l’ayant reçu, de demeurer à jamais heureux ?

— Non, je ne peux pas l’admettre. Frère, fit soudain Aliocha, les yeux étincelants, tu viens de dire : est-il au monde un seul être qui puisse pardonner et qui en ait le droit ? Mais cet Être existe, et il peut tout pardonner, à tous et pour tout, car lui-même a donné son sang innocent à tous et pour tout. Tu L’as oublié, mais c’est sur Lui que repose l’édifice et c’est vers Lui qu’on s’écriera : « Tu as raison Seigneur, car Tes Voies se sont révélées »…

— Ah ! « le Seul sans péché » et Son sang ! Non, je ne l’ai pas oublié et pendant tout ce temps je m’étonnais au contraire que tu fusses si longtemps sans l’introduire dans le débat car, d’habitude, dans les discussions, tous les vôtres le mettent en avant dès le début. Sais-tu Aliocha, ne ris pas, j’ai composé un jour un poème, il y a un an environ. Si tu peux perdre encore une dizaine de minutes avec moi, je te le dirai ?

— Tu as écrit un poème ?

— Oh ! Non, je ne l’ai pas écrit - Ivan se mit à rire - et je n’ai jamais fait de ma vie ne serait-ce que deux vers. Mais j’ai imaginé ce poème et je l’ai retenu. Je l’ai imaginé avec passion. Tu seras mon premier lecteur, c’est-à-dire auditeur. Ivan sourit. Faut-il raconter ?

— Je suis tout oreilles, dit Aliocha.

Mon poème s’appelle « Le grand Inquisiteur », c’est une chose absurde mais j’ai envie de te la faire connaître.

Les frères Karamazov de Dostoïevski (P. 279 à 282, Classique de Poche)

27.04.2008

Les frères Karamazov

"Il semble que l’arrivée de ses deux frères qu’il ne connaissait pas jusqu’alors, produisit sur Aliocha la plus forte impression. Avec son frère Dmitri Fédorovitch il se lia plus vite et plus intimement, bien que celui-ci fût arrivé plus tard, qu’avec son autre frère (utérin) Ivan Fédorovitch. Aliocha était extrêmement curieux de connaître celui-ci, mais il était là depuis déjà deux mois et tout en se voyant assez souvent, ils n’arrivaient toujours pas à se lier. Aliocha était lui-même taciturne et semblait attendre quelque chose, éprouver une gêne, mais bientôt Ivan dont, au début, il avait surpris les longs regards pleins de curiosité posés sur lui, cessa apparemment de s’occuper de lui. Aliocha s’en aperçut avec un certain trouble. Il attribua l’indifférence de son frère à leur écart d’âge et surtout de formation. Mais il pensait aussi autre chose : ce manque de curiosité et d’intérêt pour lui pouvait provenir chez Ivan d’une cause qu’il ignorait absolument. Il lui semblait toujours, il ne savait trop pourquoi, que quelque chose absorbait Ivan, une préoccupation intérieure importante, qu’il tendait vers quelque but, très difficile peut-être à atteindre, de sorte qu’il avait d’autres soucis que lui, Aliocha, et que c’était là la seule raison pour laquelle il le regardait distraitement. Aliocha se demandait, d’autre part, s’il n’y avait pas là du mépris pour lui, novice un peu sot, de la part du savant athée. Ce mépris, si mépris il y avait, ne pouvait l’offenser, mais avec une sorte de trouble mêlé d’inquiétude et incompréhensible pour lui-même, il attendait que son frère voulût se rapprocher de lui. Dmitri Fédorovitch parlait d’Ivan avec une profonde estime, d’un ton particulièrement pénétré. Ce fut par lui qu’Aliocha apprit tous les détails de l’importante affaire qui, les derniers temps, avait créé entre les deux frères aînés un lien spécialement étroit. Les propos enthousiastes de Dmitri sur son frère Ivan étaient d’autant plus remarquables aux yeux d’Aliocha que, par rapport à Ivan, Dmitri était presque un ignorant et que, placés l’un à côté de l’autre, ils semblaient former un contraste si éclatant, par leur personnalité et leur caractère, qu’il eût sans doute été impossible d’imaginer deux hommes se ressemblant moins.

C’est alors qu’eut lieu l’entrevue ou, pour mieux dire, la réunion familiale, dans la cellule du staretz de tous les membres de cette discordante famille, réunion qui eut sur Aliocha une influence extraordinaire. Le prétexte de cette réunion était en réalité fallacieux. Précisément alors, les dissensions entre Dmitri Fédorovitch et son père Fédor Pavlovitch au sujet de l’héritage et du règlement de la succession semblent avoir atteint un point critique. Les rapports étaient tendus au point d’être devenus intolérables. Ce fut, paraît-il, Fédor Pavlovitch qui, le premier et en plaisantant, donna l’idée de se réunir tous dans la cellule du staretz Zossima, ce qui, même sans recours à sa médiation directe, permettrait de s’entendre d’une façon plus décente, la dignité et la personne du staretz pouvant inspirer du respect et avoir un certain effet conciliateur. Dmitri Fédorovitch, qui n’était jamais allé chez le staretz et ne l’avait jamais vu, pensa naturellement qu’on voulait l’effrayer ainsi ; mais comme secrètement il se reprochait lui-même maintes sorties particulièrement violentes dans les discussions qu’il avait eues les derniers temps avec son père, il releva le défi. Notons à ce propos, qu’il n’habitait pas, comme Ivan Fédorovitch, la maison de son père, mais logeait séparément à l’autre bout de la ville. Pierre Alexandrovitch Mioussov, qui séjournait alors chez nous, s’accrocha à cette idée de Fédor Pavlovitch. Libéral des années 40 et 50, libre penseur et athée, il prit, peut-être par ennui, peut-être pour se procurer un divertissement frivole, une part extrême à cette affaire. L’envie le prit subitement de voir le monastère et le « saint ». Comme sa vieille querelle avec le monastère durait toujours et que le procès au sujet du bornage de leurs terres, de droits de coupe de bois et de pêche dans la rivière, etc., était toujours en cours, il s’empressa d’en profiter, sous prétexte de s’entendre lui-même avec le père supérieur pour essayer d’y mettre fin à l’amiable. Un visiteur animé de si bonnes intentions était certes susceptible d’être reçu au monastère avec plus d’égards et de prévenance qu’un simple curieux. À la faveur de ces considérations, une certaine pression interne avait pu s’exercer sur le staretz malade qui, les derniers temps, ne quittait presque plus sa cellule et, en raison de sa maladie, refusait même les visites ordinaires. En fin de compte, il donna son accord et le jour fut fixé. « Qui m’a désigné pour les départager ? » déclara-t-il seulement en souriant à Aliocha.

Apprenant le rendez-vous, Aliocha en fut fort troublé. Si parmi ces plaideurs et ces querelleurs , il y en avait un qui pût prendre cette réunion au sérieux, ce n’était à coup sûr que son frère Dmitri ; les autres viendraient tous avec des intentions frivoles et peut-être offensantes pour le staretz, Aliocha le comprenait bien. Son frère Ivan et Mioussov viendraient par curiosité, peut-être la plus grossière, et son père sans doute pour jouer quelque scène bouffonne de comédie. Oh, bien qu’Aliocha se tût, il connaissait déjà suffisamment et profondément son père. Je le répète, ce garçon n’était nullement aussi naïf que le pensait tout le monde. Le cœur lourd, il attendait le jour fixé. À n’en pas douter, il avait certainement à cœur de voir toutes ces dissensions familiales prendre fin d’une façon ou d’une autre. Néanmoins, son principal souci concernait le staretz : il tremblait pour lui, pour sa gloire, redoutant les offenses, surtout les railleries subtiles et courtoises de Mioussov et les réticences hautaines du savant Ivan ; c’était ainsi qu’il imaginait que cela se passerait. Il avait même voulu prendre le risque d’avertir le staretz de lui donner une idée de ses visiteurs possibles, mais à la réflexion il garda le silence. Il se contenta, la veille du jour fixé, de faire dire à son frère Dmitri, par une personne de connaissance, qu’il l’aimait beaucoup et attendait de lui qu’il tînt sa promesse. Dmitri qui en devint songeur, ne pouvant se rappeler ce qu’il avait bien pu promettre ,lui répondit seulement qu’il se contiendrait de toutes ses forces « devant une bassesse » et que quelque profond que fût son respect pour le staretz et pour son frère Ivan, il était convaincu qu’il y avait là soit un piège qu’on lui préparait, soit une comédie indigne. « Néanmoins, j’avalerai ma langue plutôt que de manquer de respect au saint homme que tu vénères tant.», ainsi se terminait le billet de Dmitri. Aliocha n’en fut guère rassuré."

Dostoïevski

 Livre de Poche, p.32,33  

26.04.2008

Dostoïevski

Le troisième fils Aliocha

"Il n’avait alors que vingt ans (son frère Ivan en avait vingt-trois et leur frère aîné Dmitri, vingt-sept). Je dirai avant tout que cet adolescent, Aliocha, n’était nullement un fanatique, ni même, selon moi, un mystique. Je donnerai d’avance toute mon opinion : c’était simplement un altruiste précoce, et s’il avait choisi la voie monastique, ce n’était que parce qu’elle était alors la seule à s’être imposée à lui et à avoir pour ainsi dire offert une solution idéale à son âme qui, des ténèbres de la méchanceté humaine, brûlait de parvenir à la lumière de l’amour. Cette voie ne l’avait attiré que parce qu’il y avait rencontré un être à ses yeux exceptionnel, le célèbre staretz Zossima de notre monastère à qui il s’était attaché de tout l’ardent premier amour de son cœur inassouvi. Du reste, je ne conteste pas qu’il fût déjà fort étrange, ayant commencé dès le berceau. À ce propos, j’ai déjà dit qu’ayant perdu sa mère alors qu’il n’avait que quatre ans, il garda toute sa vie son souvenir, celui de son visage, de ses caresses, « comme si elle était vivante devant moi ». De tels souvenirs peuvent se graver dans la mémoire (c’est bien connu) même à un âge précoce plus tendre, dès deux ans, mais seulement comme des points lumineux ressortant sur les ténèbres, comme un fragment arraché à un immense tableau qui se serait éteint et aurait disparu en entier, à l’exception de ce seul fragment. Il en était exactement de même pour lui : il se souvenait d’un soir calme d’été, de la fenêtre ouverte, des rayons obliques du soleil couchant (c’étaient les rayons obliques qu’il se rappelait le mieux), dans la chambre l’image sainte dans un coin, une veilleuse allumée et, devant l’icône, à genoux, sanglotant dans une crise de nerfs, avec des gémissements et des cris, sa mère, l’ayant saisi dans ses bras, le serrant fort à lui faire mal, et qui prie pour lui la sainte Vierge, qui le tend de ses deux mains vers l’image comme pour le mettre sous sa protection…et soudain la nounou accourt et le lui arrache des bras avec frayeur. Telle était la scène ! Le visage de sa mère s’était à cet instant gravé dans la mémoire d’Aliocha : il disait qu’il était éperdu mais beau, pour autant qu’il pût se le rappeler. Mais il n’aimait guère confier ce souvenir. Dans son enfance et son adolescence, il avait été peu expansif et même taciturne, cela non par méfiance, non par timidité ou par insociabilité morose, bien au contraire, mais pour quelque autre raison, par une sorte de préoccupation intérieure qui lui était personnelle, qui ne concernait pas les autres mais qui, pour lui, était si importante qu’il semblait en oublier ces autres. Mais il aimait ses semblables : il paraissait n’avoir jamais perdu une foi absolue dans l’homme, et pourtant personne ne le prit jamais pour un simplet ni pour un naïf. Il y avait en lui quelque chose (il en fut de même toute sa vie par la suite) qui révélait et qui confirmait qu’il ne voulait pas être le juge de son prochain, qu’il se refuserait toujours à assumer la responsabilité de le condamner et ne le condamnerait pour rien au monde. Il semblait même tout admettre sans aucune réprobation, quoique souvent avec une très profonde affliction. Bien plus, il en était parvenu dans ce sens à un point où personne ne pouvait ni l’étonner ni l’effrayer, et cela dès sa toute première jeunesse. Arrivé, dans sa vingtième année, chez son père, dans un véritable repaire de grossière débauche, lui, chaste et pur, il se contentait de s’éloigner en silence quand la vue lui en devenait intolérable, sans manifester aucun mépris ni blâme à l’adresse de qui que se fût. Son père, ancien parasite et, partant, homme sensible à l’offense, l’accueillit tout d’abord avec méfiance et d’un air sombre (« il se tait et réfléchit beaucoup à part soi ») mais finit bientôt, quinze jours à peine plus tard, par l’embrasser et le serrer très souvent dans ses bras, avec des larmes et des accès de sensibilité d’ivrogne il est vrai, mais l’aimant visiblement d’un amour sincère et profond, tel qu’un homme comme lui n’avait certes jamais été capable d’éprouver pour personne…"

Dostoïevski Les frères Karamazov (chapitre IV p. 18,19) 

24.04.2008

Texte

« Le dernier homme est bien plutôt dans la situation de tel explorateur d’un monde étranger, totalement déroutant puisque nulle forme vivante ne semble s’y être développée. Pourtant notre valeureux aventurier (n’exagérons rien : ce sera probablement un scientifique) auquel incombe la réussite ou l’échec du premier contact, peut-être, avec une intelligence non humaine, ne peut s’empêcher de constater qu’un certain nombre de phénomènes étranges ont lieu, et qu’ils paraissent même avoir pour origine sa seule présence. Il comprend vite que c’est en fait la planète tout entière qui est un organisme vivant plus vaste qu’un empire et que lui, l’homme absolument seul, l’homme sans hommes, le dernier homme si l’on veut, représente pour l’entité qui le sonde la multitude merveilleuse, spectrale, dramatique et infernale de tous les hommes. » Stalker

19.04.2008

Le Temps

« Parmi ses Explorateurs de l'abîme, on compte Kafka et Walser, le Bartleby de Melville, ces figures de la dissolution. Et, volant au-dessus du vide, un équilibriste où l'on reconnaît Philippe Petit. Un long récit, vraiment en abyme, met en scène l'auteur, sollicité par la plasticienne Sophie Calle. Voici le contrat: il écrit une histoire, elle la vit. Paul Auster, Olivier Rolin, Jean Echenoz ont déclaré forfait. S'ensuit une chaîne de malentendus, quiproquos, faux-fuyants, rendez-vous manqués et cauchemars. Mais, comme l'indique le titre, «Parce qu'elle ne l'a pas demandé», toutes ces affres ne sont que fantasmes de Vila-Matas qui n'a jamais rencontré la reine de l'imposture. Il finit par le faire, l'affaire pourrait se conclure. Mais l'écrivain préfère disparaître: «Loin d'ici, voilà mon but», dit Kafka. » Intégral

15.04.2008

Livre

J’ai eu un peu de mal à lire tout ce qui concerne la fête dans le mystérieux domaine, en fin de première partie du Grand Meaulnes. Peu d’action vraiment, sinon sa poursuite d’un Pierrot dans les corridors de la grande maison bizarre et sa rencontre ampoulée avec Yvonne de Galais. L’âge sans doute ! Ces chapitres sur le mode onirique  me rappellent « Alice au pays des merveilles » et traînent un peu trop en longueur à mon sens. Cela n’engage que moi. Je verrai la suite demain.

Le Grand Meaulnes

Préface du Grand Meaulnes de Alain-Fournier par Daniel Leuwers, (Fayard, Livre de Poche)

"Le Grand Meaulnes est un roman où le merveilleux, s’il a les teintes rêvées de l’enfance et les éclats rêveurs de l’adolescence, ne s’en pare pas moins des couleurs vraies de la réalité. Le merveilleux n’y a rien d’artificiel mais ressort de la présence et du poids du quotidien qui a cette seule particularité d’être capté par les yeux encore enfantins de quelques adolescents prompts à effacer toute ligne de démarcation entre le paysage regardé et le paysage désiré.

Roman unique d’un jeune homme happé par la mort au tout début de la Première Guerre mondiale, Le Grand Meaulnes doit d’abord une part de sa force secrète aux lieux et aux êtres qu’il décrit avec une complicité familière. Si Alain-Fournier a tellement besoin des paysages aimés de son enfance passée en Sologne ☺ - quitte à les insérer dans une géographie sensiblement recomposée -, c’est parce qu’ils lui offrent le creuset sécurisant où il pourra enfin situer et maîtriser l’évènement qui a illuminé sa propre adolescence : la rencontre, en 1905, à Paris, d’une jeune fille passionnément aimée et désespérément perdue, le temps trop court d’une promenade où bien des rêves s’aiguisèrent et s'épuisèrent.

Cette rencontre, Alain-Fournier saura donc la confondre avec les souvenirs vibrants et vrillants de sa propre enfance où l’école (M. Seurel et Millie y figurent ses parents instituteurs), le village et son atmosphère de jeux tiennent une place primordiale. L’adolescence se verra ainsi conviée à pénétrer profondément le domaine de l’enfance, à y trouver et même à y cultiver de subtiles correspondances, avant d’être peu à peu confrontée à l’inéluctable passage vers l’âge d’homme, l’usure acceptée, la mort assumée.

Le roman s’articule autour de cette charnière indécise. Si François Seurel, le narrateur, fait progressivement entendre la voix de la maturité, le grand Meaulnes semble en revanche toujours prêt à partir ou à repartir "pour de nouvelles aventures" , et l’on ne sait au juste qui est le véritable héros du livre, tant chez Alain-Fournier le désir apparaît profond de jouer - sans trancher - des virtualités contradictoires où puise son inspiration. Le fait que Frantz de Galais, le troisième protagoniste masculin essentiel, se métamorphose en bohémien-comédien, n’est d’ailleurs que la confirmation symbolique du rôle capital dévolu au jeu dans le roman : jeu de la vie et de la mort.

Le Grand Meaulnes est un ouvrage qu’Alain-Fournier a travaillé pendant des années, en proie à maints tâtonnements. En 1910, l’auteur vient de franchir une étape importante. Après avoir longtemps hésité entre une œuvre symboliste sans personnages et un roman de tonalité paysanne, Alain Fournier opte pour ce qu’il appelle un "roman d’aventures et de découvertes", mais, loin de se complaire dans un imaginaire où le souvenir de la rencontre de 1905 risquerait de s’auto-suffire, il décide d’assortir son livre d’une partie "simplement humaine". La liaison d’Alain-Fournier avec celle qui, dans le roman, deviendra Valentine, lui permet justement d’insuffler à son œuvre la force des contrastes salutaires - le spectre de Paris, que l’auteur avoue avoir "détesté d’une haine de paysan", et la tristesse de Bourges contribuant à la fois à estomper et à revaloriser le Domaine mystérieux. Le romancier peut dès lors asseoir la solide architecture tripartite de son œuvre où le "perpétuel va-et-vient insensible du rêve à la réalité" s’épanouit d’abord, se rétracte ensuite quelque peu, avant de reprendre son élan sur un fond de culpabilité assumée, puis dépassée.

Ce serait assurément une erreur de lecture que de concentrer son admiration sur le seul début - si éblouissant soit-il - du Grand Meaulnes. Ce fut presque la tentation d’André Gide qui, dans son journal en date du 2 janvier 1933, notait :

"Le Grand Meaulnes dont l’intérêt se dilue ; qui s’étale sur un trop grand nombre de pages et un trop long espace de temps ; de dessin quelque peu incertain et dont le plus exquis s’épuise dans les cent premières pages. Le reste du livre court après cette première émotion virginale, cherche en vain à s’en ressaisir… Je sais bien que c’est le sujet même du livre ; mais c’en est aussi le défaut, de sorte qu’il n’était peut-être pas possible de le réussir davantage."

"Une irressaisissable fraîcheur…"

Ressaisir une "première émotion virginale" , telle est certainement l’une des visées majeures du roman, si du moins l’on adopte le point de vue d’Augustin Meaulnes ou, à un degré moindre, de Frantz de Galais. Mais ce point de vue n’est pas exactement celui du narrateur, François Seurel, qui, en sa qualité de témoin et d’acteur (son écriture n’agit-elle pas sur les faits ?), imprime aux évènemens une griffe personnelle appelée à susciter peu à peu une sorte de contre-courant. Quant à l’intrusion de Valentine, elle vient insidieusement effriter la douce aura d’Yvonne de Galais et précipite indirectement sa disparition dans un mouvement où la culpabilité tourbillonnante s’assortit de vagues meurtrières.

Faut-il regretter que le roman ait pris cette tournure tragique ? Non point, car c’est précisément en cela qu’il acquiert un mystère supplémentaire. En effet, le lourd « secret » dont Le Grand Meaulnes se trouve finalement être le dépositaire permet non seulement de recomposer tous les chaînons du drame sous une forme quasi policière (qui contribue au suspense et au charme de la lecture), mais il prélude à l’étonnante réapparition de Meaulnes et à sa déroutante disponibilité. Le roman ne se referme pas sur des contours sécurisants, mais, l’épreuve du deuil aidant, s’ouvre immédiatement à de nouvelles aventures - ce qui a inspiré au critique Walter Jöhr cette juste remarque : « Puisqu’il est impossible de suivre réellement Meaulnes en dehors du roman, il ne reste autre chose à faire que recommencer la lecture du livre même. »

L’oeuvre d’Alain-Fournier est ainsi douée d’un singulier pouvoir d’auto-aimantation. La boucle n’est jamais totalement bouclée, et la part de mystère demeure constamment préservée. C’est là le fruit d’une structure romanesque aux échos savamment différés. Lire Le Grand Meaulnes, c’est en effet progresser dans la découverte d’aventures qui exigent d’incessants retours en arrière, comme si l’aiguillon du bonheur recherché devait toujours se refléter dans le miroir troublant et tremblant de l’enfance, source féconde en même temps que refuge. C’est alors qu’émane du livre ce qu’Alain-Fournier qualifie lui-même de « rêve » - mais « rêve entendu comme l’immense et imprécise vie enfantine planant au-dessus de l’autre et sans cesse mise en rumeurs par les échos de l’autre »

Daniel Leuwers

Bonne lecture ou relecture du Grand Meaulnes ! 

10.04.2008

Condition de la femme

"John dormait et je répugnais à l’idée de le réveiller, aussi suis-je restée immobile, à regarder s’étirer cette clarté ondoyant sur le papier peint - jusqu’à en avoir des frissons. La forme floue derrière le motif paraissait agiter le papier comme si elle voulait s’en échapper. Je me suis levée sans bruit pour toucher le papier et voir s’il bougeait vraiment. Quand je me suis recouchée, John était réveillé.

Qu’est-ce qu’il y a, ma petite fille ? a-t-il demandé. Cesse de te promener comme ça tu vas prendre froid !

J’ai pensé que c’était une bonne occasion pour lui parler ; je lui ai dit que mon état était loin de s’améliorer et que j’aimerais qu’il m’emmène hors d’ici.

Mais ma chérie ! la location prend fin dans trois semaines et je ne vois pas comment nous pourrions partir avant : chez nous, les travaux ne sont pas terminés et il m’est tout à fait impossible de quitter la ville actuellement. Bien sûr, si tu courais le moindre risque, je trouverais le moyen, je le ferais, mais tu vas vraiment mieux, chérie, que tu t’en aperçoives ou pas. Je suis médecin, ma chérie, et je sais. Tu as pris du poids et des couleurs, tu as meilleur appétit, je me sens vraiment rassuré à ton sujet.

Je n’ai pas pris un gramme, ai-je répondu, j’aurais même plutôt maigri, j’ai peut-être meilleur appétit le soir quand tu es là, mais le matin, quand tu t’en vas...

Le petit cœur adoré, m’a-t-il dit en m’étouffant d’un baiser, il sera malade autant qu’il voudra ! mais en attendant, essayons de dormir, nous en reparlerons demain matin.

Alors, tu ne veux pas partir d’ici ? ai-je demandé, l’air triste.

Comment le pourrais-je, chérie ? Il ne reste plus que trois semaines, après quoi nous ferons un beau petit voyage de quelques jours en attendant que Jennie prépare la maison. Je t’assure, chérie, que tu vas mieux !

Physiquement peut-être, mais...

Je me suis arrêtée net car il s’était redressé et me lançait un regard si sévère, si lourd de reproches que je ne pouvais plus articuler un seul mot.

Ma chérie, dit-il, je t’en supplie, pour l’amour de moi, de notre enfant, de toi-même, ne permets plus un seul instant à une telle idée d’envahir ta pensée. Il n’y a rien de plus dangereux, de plus destructeur pour un tempérament comme le tien. C’est une idée absurde et fausse. Je te l’affirme. Ne peux-tu faire confiance au médecin que je suis ?

Alors, bien sûr, je n’ai rien ajouté et nous nous sommes rendormis. Il me croyait endormie la première, mais je ne l’étais pas, et je suis restée là, étendue, éveillée pendant des heures, essayant de démêler si les deux motifs du papier peint bougeaient ensemble ou séparément."

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Charlotte Perkins Gilman

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