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07/11/2013

Léogo

En imperméable jaune vif, zébré de gris fluo, les deux jeunes filles jacassaient sur le pont, à l’avant de la péniche, têtes nues sous la pluie. Derrière une barrière de ciment, sur un morceau de berge bétonnée, à l’endroit où le vieux pont a été abattu, un homme encapuchonné regardait arriver Leogo, le bateau des deux filles était en train de ralentir l’allure. Dans la cabine, à son poste de conduite, le marinier manœuvrait, le rideau de pluie suffisamment transparent pour qu’il vît qu’aucune autre péniche ne se pointait à l’horizon en amont ou en aval. L’avant du bateau approcha l‘embarcadère de fortune où se tenait l’homme à capuche tandis que l’arrière fit un écart, virant à gauche de presque quatre-vingt dix degrés. Assistais-je sans savoir à un cajolage ? L’embarcation occupa, l’espace de quelques secondes, presque toute la largeur du canal, l’arrière à quelques centimètres de la rive opposée où je me trouvais, et laissa échapper, d'une boîte percée en ferraille, solidement amarrée à la coque, un jet d’eau généreux qui fusa à hauteur d’homme sans toutefois m’arroser. J’avais vu l’une des filles s’emparer d’un cordage avant qu‘elles ne disparaissent de mon champ de vision durant la manœuvre et je pensais assister à un amarrage. Mais le bateau retrouva en un clin d’œil sa position en aval et reprit de la vitesse. Sous la pluie battante maintenant, toujours rétive au port de la capuche, tête nue, l'une des deux jeunes filles venait d’atterrir et accompagnait l’homme. Tous deux s'en allaient en direction du petit port, marchant lentement sans autre geste que celui de leur pas, rendus muets semblait-il par l’intempérie. Elle toute droite et fluette dans le grand K-way jaune zébré de gris,  lui effacé dans son imper bleu-marine qui se fondait dans le gris du jour.

 

J'ai écrit ce petit texte, me semble-t-il poétique, ce matin. Leogo est un nom de peniche inventé, au cas où il existerait ce ne serait dû qu'au hasard. Hasard : mot que j'écris souvent avec un -z- comme bazar, bazar étant un mot que j'écris souvent avec un -d- comme hasard. Le doute aidant, le dictionnaire est venu à ma rescousse.

05/11/2013

Chance

Sous le parapluie une dame sourit

son bouclier léger

Tourné vers le ciel 

la nature murmure 

réveillée sous la douche

 

*** 

 

Le bras se déplie, se courbe au-dessus de la péniche

Sa main, une mâchoire de fer, s’ouvre, vomit son charbon dans la cale,

 d’une rotation, le bras repart vers le tas,

 la main saisit une autre poignée de cailloux

 avant de se fermer, le poing serré, pour revenir vers la péniche.

 Le manège continue inlassablement sous la pluie abondante,

 à quelques mètres de là, dans le hangar, se fait entendre

 un mugissement de ferraille.

 

Ces  deux petits textes  inspirés de ma promenade au canal cet après-midi. 

19/10/2013

Ces petits riens

Les petits riens

Je me suis levée tard, et très vite me suis rendue compte qu’il fallait faire les courses. Corvée. En route pour la grande surface. J’achète les produits habituels, plus un "col maille". Un col de laine qui remplace avantageusement l’écharpe, pratique, quand on pense que le simple cache-nez, pour peu qu'il soit un tantinet trop long risque de se prendre dans une roue de vélo et, au pire, vous étrangler un cycliste en un rien de temps, et puis il est élégant ce col avec ses petites paillettes argentées, et en hiver il fait une sorte de faux cou avantageux lorsque le vrai s’est par mégarde un peu fripé. La caissière bavarde tout en exécutant son boulot avec un zèle qui tient de l’automatisme. Elle secoue l'un de mes sacs au fond du caddy, celui qui fait office de porte-sac, afin de vérifier que rien d’illicite ne s’y trouve,  guillerette face à cette sorte de poupée russe. Un brin d’ironie dans la voix j'avoue n'avoir commis aucun larcin. Elle rit, me demande ce que c’est un larcin "vous avez déjà oublié ? Lui dis-je, il y a une quinzaine de jours vous m’avez déjà répondu que vous ne saviez pas ce que c’était un - larcin -, et après vous m’avez blagué avec votre collègue."

Elle me répond que non,  elle ne se souvient pas, j'affirme alors la comprendre, vu le nombre de clients qu’elle voit dans la journée, "de drôles de clients ah oui, s'exclame-t-elle, il y en a de drôles, c’est pour ça, on oublie. Mais vous savez, j’ai la tête parfois …  c‘est vrai, je ne sais déjà plus ce que ça veut dire - larcin -" Je lui donne le synonyme et cela la fait rire encore. "Je viendrai vérifier si vous avez avez mémorisé - larcin -, un de ces jours. Retenez-le, ça peut servir pour les mots croisés." Elle déclare alors avec enthousiasme qu’elle n’en fait jamais, ne comprenant pas les mots croisés. Tiens, une caissière qui se la joue vraiment tête de linotte, qui le revendique presque à moins qu’elle ne se moque de moi, pas banal au fond. Elle voit le col de laine, le tourne en tous sens, le trouve beau ce qui donne lieu à d’autres bavardages anodins qui dérivent sur sa diarrhée de la veille juste après qu’elle soit allée à un vin d’honneur où elle n’a pourtant mangé que des petits biscuits et bu juste un peu de vin blanc. Nous rions sans savoir pourquoi comme deux  idiotes imparfaites et nous disons au revoir, j’ai la nette impression qu’elle va m’oublier aussitôt ainsi que le larcin non commis en question. Il me plaît ce col de laine, à peine arrivée au parking, je l’enfile. Rentrée à la maison, je l’enlève et me rends compte que la caissière a oublié d’enlever du col le clou antivol, et moi, non moins étourdie par le tourbillon époustouflant de la vie quand elle s'y met, je ne me suis pas aperçue que je me trimballais, un col clouté au cou. En voiture personne n’aura rien remarqué.

Je râle, projette de retourner au magasin le plus vite possible afin de libérer le bout de laine de l’affreux machin et concocte sans tarder une petite tambouille, après quoi je me lance, le petit repas avalé en bonne compagnie, dans une petite sieste bien méritée ma foi, bercée par les voix de Monsieur X et son compère, sur France Inter ; sommeillant à demi, j’entends des choses étranges provenant de la radio : « les Peuls ne sont pas très aimés en Guinée, on les accuse de trop aimer l’argent ; ils sont un peu comme les juifs de l’Afrique… » Je me secoue « Dis, on aura appris quelque chose aujourd‘hui, les Peuls en Afrique… tu entends ? Les Peuls… » Mais mon ami dort profondément, non pas que les historiens de France Inter soient soporifiques, il s'agit simplement  du temps qui nous joue encore un de ses tours à lui. Cependant, l’émission terminée me voilà fin réveillée, d’attaque, je fouille dans mon sac, mets la main sur mon ticket de caisse et emporte le fameux « col mailles » à faire déclouter ; en avant toute sur ma bicyclette toujours serviable, à toute épreuve telle le cheval de Lucky Luc. À l’accueil  une belle femme brune d‘une cinquantaine d‘années me prend en charge « Bonjour madame, lui dis-je, j’ai eu de la chance cette fois de ne pas avoir jeté le ticket de caisse comme je le fais souvent. Vous pouvez vérifier, j’ai bien acheté ce col. Regardez, la caissière a oublié d’enlever l’antivol. »

L’hôtesse jette élégamment un "Ah oui !" qui se veut incrédule et décloue le col illico. Sur ce je lui avoue que la petite laine me plaisait tellement que l’ai enfilée avant de retourner chez moi sans me rendre compte de la présence du …

" Ah ! Ah ! Ah !" ... et moi de même. Nous rions comme si nous ne voulions pas nous priver de l’occasion qui nous était donnée de nous réconforter mutuellement ; courte rencontre avant disparition, ainsi va la vie. Le petit incident m’a mise en jambes, je pars dans l’envolée faire un tour du côté de Verquin, là où se trouve un parc écolo, avec oies et canards très accueillants ; cette fois j’y trouve des lamas (les ruminants) et de petits chevaux noirs, ce petit monde broute en paix dans la prairie sauvage, chacun attaché à une longue chaîne. Une musique de foire foraine me parvient du village, juste à côté. À l’autre bout du terrain herbeux, je vois la tente bariolée du petit cirque auquel ces animaux doivent appartenir. Les enfants sont en joie, c’est pourquoi, tout à l’heure ceux qui s’étaient réunis sur la passerelle ont dit et répété lorsque je devais l’emprunter « laissez passer la dame, elle est très gentille. » et m’ont fait une haie d’honneur. Je dois aux forains cette heureuse disposition des adolescents à l‘égard des vieilles passantes. Cependant, après avoir nourri les volatiles affamés, je pars côté village, afin d’éviter un nouvel élan d’empathie confondante de la part des jeunes qui sont sûrement à discuter encore sur le petit pont. Et puis, sait-on jamais, s‘ils étaient lunatiques ! Arrivée près d’une caravane garée derrière l’église je vois un jeune homme d’environ dix-huit ans, bronzé, le visage marqué de grands cercles de peinture blanche autour des yeux bien qu'il n’ait pas encore enfilé le costume de clown ni posé le nez rouge. Il évite soigneusement mon regard et s’applique à arroser d’un faible jet d’eau sa caravane, ignorant également la petite pluie qui commence à tomber. Il a l’air mélancolique ce petit clown bronzé, peut-être pense-t-il à Léonarda, à l’ambiance bizarre du pays ces temps-ci. Il ne partage pas la bonne humeur que sa présence et celle de ses pairs fait naître chez les  enfants. Il se dit peut-être que s’il est bien accueilli c’est parce qu’il a quelque chose à leur vendre, quelque chose qui leur plaît bien, mais qu'il n’en est pas de même pour ceux qui n’ont rien de spécial à proposer, à "échanger" contre le fait de se trouver là avec des caravanes en nombre.

« C’est ainsi, dit le silence, cette loi s’applique à tous désormais, tout voyageur, tout passant ostensible se doit de proposer quelque chose à vendre. On ne peut plus aller et venir tranquillement… sauf à avoir l’air du coin, comme les canards, les oies, les vieilles dames. Tu as raison, il faut garantir un numéro sensationnel, une prouesse contre un ticket de séjour. Tout ça est compliqué... peut-être, au fond en a-t-il toujours été plus ou moins ainsi, mais nous ne nous en étions pas aperçus, comme s'il avait fallu cette insistance, criant d'on ne sait où ... » L’entrée du petit sentier qui longe l’église est bloquée par la cabane d’un chien, les forains se sont donc créés temporairement un petit territoire que je suis en train de traverser sans vergogne. Une longue chaîne relie l’animal qui ressemble au Milou de Tintin, à cette niche. J’avance prudemment vers lui, m’éloignant du même coup du jeune homme triste, toujours en train d’arroser, avec la même indifférence sous la pluie plus dense, la caravane. Le chien, c’est une chance, cherche des caresses, il avance câlinement vers mes mollets son joli museau orné d’un petit sparadrap. Un dernier regard à son maître, à lui quelques mots caressants et je m’éclipse sous l’averse.