Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

25/10/2007

L'Ombre du vent

Jours de cendre

— Jamais je ne m’étais sentie prise, séduite et emportée par une histoire comme celle que racontait ce livre, expliqua Clara. Pour moi, la lecture était une obligation, une sorte de tribut à payer aux professeurs et aux précepteurs sans bien savoir pourquoi. Je ne connaissais pas encore le plaisir de lire, d’ouvrir des portes et d’explorer son âme, de s’abandonner à l’imagination, à la beauté et au mystère de la fiction et du langage. Tout cela est né en moi avec ce roman. As-tu déjà embrassé une fille, Daniel ?

Mon cervelet s’étrangla et ma salive se transforma en sciure de bois.

— Bien sûr, tu es très jeune. Mais c’est la même sensation, cette étincelle de l’inoubliable première fois. Ce monde est un monde de ténèbres, Daniel, et la magie une chose rare. Ce livre m’a appris que lire pouvait me faire vivre plus intensément, me rendre la vue que j’avais perdue. Rien que pour ça, ce roman dont personne n’avait cure a changé ma vie.

Arrivé à ce point, je me trouvais réduit à l’état d’idiot, à la merci de cet être dont les paroles et le charme ne me laissaient ni le moyen ni l’envie de résister. Je souhaitai qu’elle ne s’arrête jamais de parler, que sa voix m’enveloppe pour toujours et que son oncle ne revienne jamais mettre fin à cet instant qui n’appartenait qu’à moi.

— Pendant des années j’ai cherché d’autres livres de Julien Carax, poursuivit Clara. Je me suis renseignée dans des bibliothèques, des librairies, des écoles…en vain. Personne n’avait entendu parler de lui ni de ses livres. Je ne pouvais le comprendre. Plus tard, l’écho d’une étrange histoire revint aux oreilles de Monsieur Roquefort : un individu passait son temps à courir les librairies et les bibliothèques à la recherche d’œuvres de Julien Carax et, s’il en trouvait, les achetait, les volait ou les obtenait par n’importe quel moyen ; après quoi, il les brûlait. Nul ne savait qui il était, ni pourquoi il faisait cela. Un mystère de plus à ajouter à l’énigme Carax. Le temps passant, ma mère décida de retourner à Barcelone. Elle était malade, et son foyer, son univers avait toujours été ici. Secrètement, je nourrissais l’espoir de pouvoir y apprendre quelque chose sur Carax, puisque, en fin de compte, Barcelone était la ville où il était né et où il avait disparu au début de la guerre. Tout ce que j’y trouvai ne me conduisit qu’à des impasses, et cela malgré l’aide de mon oncle. Quant à ma mère, la Barcelone dans laquelle elle débarqua n’était plus celle qu’elle avait quittée. Elle découvrit une ville de ténèbres, où mon père ne vivait plus, mais dont chaque coin de rue restait hanté par son souvenir et sa mémoire. Comme si cette désolation ne suffisait pas, elle décida d’engager un individu pour enquêter sur ce qu’il était exactement advenu de mon père. Après des mois de recherches, tout ce que le détective réussit à retrouver fut une montre-bracelet cassée et le nom de l’homme qui l’avait tué dans les fossés du fort de Montjuïc. Il s’appelait Fumero, Javier Fumero. On nous dit que ce personnage - et il était loin d’être un cas isolé - avait débuté comme pistolero à la solde des anarchistes de la FAI, puis flirté avec les communistes comme avec les fascistes, les roulant tous, vendant ses services au plus offrant, pour passer enfin, après la chute de Barcelone, au camp des vainqueurs en s’engageant dans la police. C’est aujourd’hui un inspecteur célèbre et décoré. Personne, en revanche, ne se souvenait de mon père. Comme tu peux l’imaginer, ma mère s’éteignit au bout de quelques mois à peine. Les médecins dirent que c’était le cœur, et je crois que, pour une fois, ils avaient raison. À sa mort, j’allai vivre chez mon oncle Gustavo, le seul parent qui lui restait à Barcelone. J’adorais Gustavo, parce qu’il m’offrait toujours des livres quand il venait nous rendre visite. Toutes ces années, il a été mon unique famille, et mon meilleur ami. Tel que tu le vois, un peu arrogant, il a en réalité un cœur d’or. Chaque soir, sans exception, même s’il tombe de sommeil, il me fait la lecture.

— Si vous voulez, je pourrais vous faire la lecture, moi aussi, m’empressai-je de dire, en me repentant à l’instant même de mon audace, convaincu que, pour Clara, ma compagnie ne pouvait constituer qu’un embarras, ou une plaisanterie.

— Merci, Daniel, répondit-elle. J’en serais ravie.

— Ce sera quand vous voudrez.

Elle acquiesça, en me cherchant de son sourire.

Carlos Ruiz Zafon, L’Ombre du vent.

Je vous propose d'écouter une très belle musique 

08:05 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Merci d'avoir mis Kamini dans ta liste des blogs, pratique ton site pour les bonnes adresses.

J'aime aussi beaucoup Carlos Ruiz Zafon, hmm !

Écrit par : Mimi | 25/10/2007

Les commentaires sont fermés.