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09/08/2016

Extrait de La mélancolie des innocents de Jean-Pierre Milovanoff

"Cela vous étonne monsieur, que je parle du grand-père de Rosalie comme d'un voisin que je croiserais tous les jours ? C'est une habitude que j'ai prise depuis l'enfance. Le présent ne me suffit pas, il me faut chercher ailleurs. Il y en a qui fredonnent pour se rassurer, d'autres s'étourdissent dans l'action ou se gavent de sucreries. Moi je convoque les morts de la famille. Pourquoi les morts plutôt que les habitants du futur ? C'est qu'ils ont un visage, monsieur. Ils l'ont eu, de cela vous pouvez être certain. Même qu'ils n'ont pas pu faire autrement.

 

Le plus étrange, voyez-vous, monsieur Milanoff, c'est que ces gens qui m'ont précédé — maîtres ou serviteurs, arrogants ou humiliés — n'ont pas toujours été attentifs à la vie brève qui était la leur comme elle est la nôtre aujourd'hui. On les a vus tirer leur révérence alors qu'ils n'avaient pas donné le meilleur d'eux-mêmes sur la scène de l'univers. De là que je leur demande de venir bisser leur meilleur rôle, à mes frais naturellement.  Suis-je le seul à vivre avec des fantômes ? J'espère que non. Confronté aux caprices de la nature, j'ai compensé l'inertie de quelques nerfs par la mobilité d'une imagination que des exercices continuels ont aiguisée et exacerbée. Je regarde le temps passé comme une vaste imprimerie qui aurait fermé ses portes avant l'heure. Je repère une entrée bouchée par le lierre, j'y pénètre clandestinement et je remets en marche une rotative dont on a perdu l'usage. Tchac tchac ! Tchac tchac ! Tcac tchac ! Tchac tchac ! C'est le déclic de la machine, la pulsation des vies oubliées qui s'écoulent à travers moi. "

 

page 33, 34 La mélancolie des innocents de Jean Pierre Milovanoff

 

Que les morts soient dans le présent des vivants, n'est-ce pas une bonne chose ? D'ailleurs pourquoi les appeler fantômes au regard de cette présence positive. Ceux dont parle Victorin Jouve, personnage-narrateur du roman,  à l'auteur Jean-Pierre Milovanoff sont effectivement pleins d'une vie remuante qui déverse ses arômes dans le présent de Victorin... comme des fortifiants... ils ont quelque chose à dire sur eux, sur lui, sur le destin... qui pose question et pas seulement, qui touche parce que justement ils ont un visage, lequel se dessine peu à peu pour le lecteur et tout visage est singulier,  contraire du masque. 

04:44 Publié dans Lecture | Lien permanent | Commentaires (0)

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