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07/04/2009

Les trois derviches

Un conte du livre intitulé Contes Derviches de Idries Shah

"Il y avait une fois trois derviches qui s’appelaient Yak, Do et Se et qui venaient respectivement du Nord, de l’Ouest et du Sud. Ils avaient une chose en commun : tous les trois étaient en quête de la Vérité Profonde et cherchaient une Voie.

Le premier, Yak-Baba, s’assit en contemplation jusqu’à ce que la tête lui en tourne. Le second, Do-Agha, se tint droit sur le crâne jusqu’à ce que ses pieds en deviennent douloureux. Quant au troisième, Se Kalandar, il lisait des livres à s’en faire saigner le nez.

Finalement, ils décidèrent d’unir leurs efforts ; ils firent retraite et exécutèrent leurs exercices de concert, espérant par ce moyen concentrer une somme d’efforts suffisante pour provoquer l’apparition de la Vérité Profonde.

Ils persévérèrent quarante jours et quarante nuits. Enfin, dans un tourbillon de fumée blanche, la tête d’un très vieil homme leur apparut, semblant surgir du sol. « Es-tu Khidr, le mystérieux guide des hommes ? » demanda le premier. « Non, c’est le Qutub, le pôle de l’Univers », dit le second. « Je suis convaincu que ce n’est autre qu’un des Abdals — les Transformés », affirma le troisième.

« Je ne suis rien de tout cela, rugit l’apparition, je suis ce que vous croyez que je suis. Or ne désirez-vous pas tous les trois la même chose, ce que vous appelez la Vérité Profonde ? »

— Oui, Ô maître ! répondirent-ils en chœur.

— N’avez-vous jamais entendu l’adage : « Il existe autant de voies qu’il y a de cœurs humains «  ? Interrogea la tête. En tout cas, voici quelles sont vos voies :

Le Premier Derviche voyagera au pays des Idiots. Le Second Derviche devra découvrir le Miroir Magique. Le Troisième Derviche fera appel à l’aide du Djinn du Tourbillon. » Et sur ces mots, il disparut.

Les derviches se mirent aussitôt à discuter, non seulement parce qu’ils auraient voulu en savoir plus long avant de se mettre en route mais aussi parce que chacun croyait, bien qu’ils aient tous pratiqué des voies différentes, qu’il n’y avait qu’une seule voie — la sienne, bien entendu. Mais maintenant aucun des trois n’était certain que sa propre voie fût suffisamment efficace, bien qu’elle ait contribué à évoquer l’apparition dont le nom leur restait inconnu.

Yak-Baba fut le premier à quitter sa cellule et au lieu de demander à tout le monde, comme il l’avait toujours fait jusque là, s’il n’y avait pas un homme de grand savoir dans les parages, il demandait à tous ceux qu’il rencontrait s’ils connaissaient le Pays des Idiots. Après bien des mois, quelqu’un put enfin le renseigner et il se mit en route. Lorsqu’il entra dans ce Pays, il vit une femme qui portait une porte sur son dos. « Femme, pourquoi fais-tu cela ? L’interrogea-t-il.

— Parce que ce matin, avant de partir au travail, mon mari m’a dit : « Femme, notre maison renferme des objets de valeur ! Ne laisse personne franchir le seuil de cette porte ! » Lorsque je suis sortie, j’ai emporté la porte avec moi pour que personne n’en passe le seuil. Maintenant, toi, laisse-moi passer !

— Veux-tu que je te dise quelque chose qui te permettra de n’être plus obligée de porter cette porte sur ton dos ? Demanda le Derviche Yak-Baba.

— Certainement pas, fit-elle. La seule chose que tu pourrais faire pour m’aider, ce serait de me dire comment en alléger le poids.

— Cela, je ne peux pas le faire, dit le derviche. Et là-dessus, ils se quittèrent.

Un peu plus loin, il aperçut un petit groupe. Il s’approcha et vit que ces gens tremblaient de peur devant une énorme pastèque qui avait poussé dans un champ. « Jamais nous n’avons vu pareil monstre auparavant, lui dirent-ils ; et il va certainement grossir encore et nous tuer tous. Mais nous avons peur d’y toucher…

— Voulez-vous que je vous dise quelque chose à son sujet ?

— Ne faites pas l’idiot ! Tuez-le et l’on vous récompensera, mais nous ne voulons rien en savoir ! «  Alors le derviche sortit son couteau, s’avança vers la pastèque, en coupa une tranche et se mit à la manger.

Les gens poussèrent des cris de frayeur et lui donnèrent une poignée de pièces. Lorsqu’il fut sur le point de partir, ils lui dirent : «  Veuillez ne pas revenir, Honorable Pourfendeur de Monstres. Ne revenez pas nous tuer de la même façon ! »

C’est ainsi qu’il apprit peu à peu qu’au Pays des Idiots il fallait pour survivre être capable de penser et de parler comme un idiot. Au bout de quelques années, il réussit à ramener certains de ces fous à la raison et un jour il reçut sa récompense et atteignit la Connaissance Profonde. Mais bien qu’il devînt un saint au Pays des Idiots, ces gens se rappelèrent de lui uniquement comme de l’Homme qui Éventra le Monstre Vert et But son Sang. Ils essayèrent de faire la même chose pour parvenir à la Connaissance Profonde — mais jamais ils n’y parvinrent.

Pendant ce temps-là, Do-Agha, le Second Derviche, allait par les chemins en quête de la Connaissance Profonde. Au lieu de s’enquérir, partout où il passait, des sages locaux ou de chercher de nouveaux exercices et de nouvelles postures, il demandait simplement si quelqu’un avait entendu parler du Miroir Magique. Bien des réponses l’égarèrent sur de fausses pistes mais, à la fin, il comprit où trouver le miroir : il était dans un puits, suspendu par un fil aussi fin qu’un cheveu et n’était lui-même qu’un fragment parce qu’il était constitué de toutes les pensées des hommes et qu’il n’y avait pas assez de pensées pour composer un miroir entier.

Lorsqu’il eu circonvenu le démon qui le gardait, Do-Agha regarda dans le miroir et demanda la Connaissance Profonde. Il l’obtint à l’instant même. Il se fixa sur les lieux et enseigna avec bonheur pendant de longues années. Mais ses disciples ne surent pas maintenir le même degré de concentration nécessaire au renouvellement régulier du miroir et celui-ci finit par disparaître complètement. Il y a pourtant des gens encore aujourd’hui pour regarder dans les miroirs, pensant qu’il s’agit du Miroir Magique de Do-Agha le Derviche.

Quant au Troisième Derviche, Se-Kalandar, partout il chercha le Djinn du Tourbillon. Ce Djinn était connu sous bien d’autres noms mais le Kalandar l’ignorait et souvent il croisa les traces du Djinn, le manquant toujours de peu pour la bonne raison qu’ici il n’était pas considéré comme un Djinn, que là personne n’associait son nom à quelque tourbillon que ce soit.

 

Finalement, après bien des années, il entra un jour dans un village et demanda aux gens : « O villageois ! L’un d’entre vous aurait-il entendu parler du Djinn du Tourbillon ?

 

— Je n’ai jamais entendu parler du Djinn, dit quelqu’un, mais ce village s’appelle le Tourbillon. »

 

Le Kalandar se jeta à terre et s’écria : «  Je ne quitterai pas cet endroit avant que le Djinn du Tourbillon ne me soit apparu ! »

 

Le Djinn, qui était tapi non loin de là, s’approcha du derviche en tourbillonnant et lui dit : «  Derviche, nous n’aimons pas que les étrangers s’approchent de notre village. C’est pourquoi je suis venu jusqu’à toi. Que cherches-tu ? »

 

— Je cherche la Connaissance Profonde et l’on m’a dit un jour que tu pourrais me donner les moyens de l’atteindre.

 

— C’est vrai, je le peux, fit le Djinn. Tu as enduré bien des épreuves. Tout ce qu’il te reste à faire est de répéter une certaine formule, de chanter un certain chant, d’accomplir une certaine action et d’éviter de faire une certaine autre action. Alors tu parviendras à la Connaissance Profonde. »

 

Le Derviche remercia le Djinn et entreprit de mettre en œuvre le programme qu’il avait fixé. Les mois passèrent, puis les années, avant qu’il ne parvienne à exécuter ses exercices et à faire ses prières correctement. Les gens venaient à lui, l’observaient et se mettaient à l’imiter, tels étaient son zèle et sa réputation d’homme pieux et méritant.

 

Enfin, le Derviche atteignit la Connaissance Profonde. Il laissa derrière lui une assemblée de dévots qui perpétuèrent ses méthodes. Jamais ils ne parvinrent à la Connaissance Profonde, bien sûr, puisqu’ils commençaient là où s’était achevé le cycle des études du Derviche.

 

Et maintenant, chaque fois que des adeptes de ces trois derviches viennent à se rencontrer, il y en a toujours un pour dire : «  Voyez-vous ce miroir ? Plongez-y assez longtemps votre regard et vous finirez par atteindre la Connaissance Profonde.

 

— Sacrifiez un melon, réplique alors un autre, et vous serez aidés comme l’a été Derviche Yak-.Baba.

 

— Absurde ! Interrompt aussitôt un troisième. Il n’y a pas d’autre voie que celle qui consiste à persévérer dans l’étude, à pratiquer certaines postures, à s’adonner à la prière et à faire le bien. »

 

À vrai dire, lorsqu’ils avaient atteint la Connaissance Profonde, les Trois Derviches avaient découvert en même temps leur impuissance à aider ceux qu’ils laissaient derrière eux. De même qu’un homme emporté par la marée peut voir un terrien poursuivi par un léopard et être bien incapable de lui porter secours."

 

*

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On prend parfois le récit des aventures de ces trois hommes (dont les noms signifient respectivement « un », « deux » et « trois ») pour une satire de la religion conventionnelle.

Ce texte est le résumé d’une célèbre histoire-enseignement, « Ce qui Advint aux Trois ». On l’attribue au maître soufi Murad Shami, chef des Muradis, qui mourut en 1719. Les derviches qui racontent cette histoire prétendent qu’elle recèle un message intérieur bien plus important, d’un point de vue pratique, que sa signification apparente.

 

 

09:52 Publié dans Lecture | Lien permanent | Commentaires (0)

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