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09/02/2013

La scène et le décor

Pause déjeuner, conversation entre deux copines :

Réjane — on n'est toujours pas fatiguées du pain bagnat, qu’est-ce que c’est bon!

Nelly — ça cadre bien avec la terrasse du Capitole.

Réjane — Rien que pour ça, on tiendra le job jusqu’au bout. On pense à la pause du midi et ça nous donne de l’élan.

Nelly (s‘esclaffant doucement) — Tu exagères un peu quand même, Réjane. Non, je t’aime bien, j’aime les pains bagnats aussi mais c’est quand même ma puce qui me motive. Elle compte sur moi. Je l’ai voulue, maintenant j’assume.

Réjane — C’est quand même bien agréable comme endroit! Ensuite un bon petit café... la serveuse est toujours sympa.

Nelly — J’ai toujours aimé ces bonnes femmes un peu bourrues en apparence, mais pas tordues. On n’en trouve pas dans la bourgeoisie, crois-moi Réjane je sais de quoi je parle. Si tu voyais mes sœurs ! L’aînée surtout, celle qui est toubib. Ho là là! L’autre, l’instit, est quand même un peu plus cool, mais bizarrement j’ai toujours préféré ma sœur aînée malgré tout.

Réjane — comme quoi t’es un peu tordue aussi de ton côté.

Nelly — Certainement. C’est vrai que c’est assez purifiant de venir ici pour la pause déjeuner.

 

Réjane — Remarque, au niveau des affects, c’est toujours très bizarre. Par exemple, je rêve toujours de mon grand-père paternel et jamais du père de ma mère sans avoir eu dans mon enfance de préférence pour l'un ou l'autre. Et il y a plus bizarre. Je t’ai dit que ma famille n'est pas très tendre avec certains enfants, on ne sait pas trop pourquoi, c'est lunatique. Du coup, mes parents par exemple ne m’ont même pas mis au courant quand mon grand-père paternel est mort. Seulement moi, ici, à Toulouse, à mille bornes de chez eux, j’ai rêvé pour la première fois de ce grand-père alors qu’il venait de décéder. Je le voyais dans le rêve s’adresser à moi, m’appeler. Il avait l'air furieux, je le voyais vociférer.

Nelly — La nature humaine!… C’est pour ça que Dan et moi on a longtemps hésité avant de faire la Puce. Tu sais moi c’est mon père qui n’était pas clair. Il a fait l’Indochine et ne s’en est jamais remis. Ils ont fini par te le dire quand, que ton grand-père était mort ?

Réjane — Quelque jours après ce rêve, au hasard d’une conversation téléphonique avec mon frère, il me l'a dit de façon presque anodine, "au fait tu es courant etc." Depuis ce grand-père me rend régulièrement visite en rêve alors que je n’étais pas particulièrement attachée à lui. Remarque, il s‘était quand même passé un petit quelque chose d'étrange entre nous la dernière fois que nous nous sommes vus, le jour où je suis allée le voir avec Tony. Il était veuf alors. Il a regardé Tony qui n’avait que deux ans à la dérobée et puis il m’a regardée moi, autrement. Il avait l’air de me découvrir. Il l’a exprimé un peu bêtement, à sa façon. En me disant qu’il ne m’aurait pas reconnue s’il m’avait croisée à Bézaïne.

Nelly — Bézaïne ?

Réjane — La ville la plus importante dans un rayon d’une dizaine de kilomètres autour de son village. C’est un peu comme la capitale Ramis et sa tour d'enfer  pour mon grand-père qui n’allait jamais beaucoup plus loin qu'une cinquantaine de kilomètres.

Nelly — Et là ton dernier rêve avec lui ?

Réjane — C’était cette nuit. Il était venu en rêve auparavant  avec ma grand-mère qu’il aimait beaucoup, on dit d’eux qu’ils ont été amoureux toute leur vie. Dans ce rêve-ci, il était seul à nouveau, comme la première fois. Il me tendait la main, il a trouvé un tronc d’arbre et s’est appuyé dessus pour s’aider à marcher, j'ai fini par le prendre dans mes bras comme un enfant. Il voulait absolument m’accompagner mais il n’en avait plus la force. Des gens sont venus le chercher pour l’aliter.

La serveuse arrive, elle parle de sa voix grave et de son ton chaleureux habituel, avec l'accent du sud- ouest.

La serveuse — Il était bon ce pain bagnat ? Il vous garde en forme en tout cas. Elles se le prennent ce café ces petites dames ?

Réjane — Vous êtes toujours en forme vous aussi !

La serveuse — Comment faire autrement avec cette place du Capitole juste en face... ça ne peut que nous réusssir pas vrai ?

Les trois femmes rient, juste du bonheur d’être ensemble à ce moment précis.

 

24/04/2012

"Trop tard" dit-elle

Où est passée cette femme à la figure un peu violacée à force de boire, cette femme à qui elle avait proposé un kilo de pommes et du pain et qui lui avait répondu que ça faisait longtemps qu’elle ne mangeait plus de fruits et qu’il était trop tard pour s’y remettre, qu’elle avait juste besoin d’un canon. — Au moins vous, lui avait répondu la grosse dame, vous n’avez pas de problème de surpoids.

— Non, avait-elle répondu l’air chagrin et indifférent,  si vous pouvez me donner un ou deux euros, ça ira. »

L’autre avait rangé ses pommes dans le coffre de sa voiture, et cherché ensuite dans son porte-monnaie, comme à regret, les euros demandés. L’unique moment où elle voyait des gens était celui des courses mais pas moyen de rencontrer quelqu’un de réceptif, chacun était dans sa bulle, à lutter contre la crise cardiaque du trop plein pour les consommateurs habitués des lieux, ou le malaise fatal dû aux carences alimentaires concernant les clochards qui traînaient dans le coin. Aujourd’hui elle constatait que cette femme au jean déchiré par l’usure, à force d’être porté de jour et de nuit par la rôdeuse, elle ne l’avait pas vu depuis un certain temps. Pas besoin d’être devin pour imaginer ce qui lui était probablement arrivé. Elle avait succombé à une cuite, son corps à la fois menu et bouffi avait peut-être été repéré au petit matin par les éboueurs et emporté ensuite en catimini à la morgue la plus proche, où l’on avait décidé — peut-être — dans le cynisme ambiant, qu’il servirait enfin à quelque chose comme faire avancer la science si tant est que la chose restât exploitable encore. Elle aurait aimé la voir apparaître cette femme à l’air bougon, qui aurait pu être jolie, lui dire qu’un sourire sincère fait de n’importe qui une personne, quelqu’un. Ces petits riens qui donnent des petits coups d’aiguille aux bulles et aux choses, il aurait fallu les sentir. On aurait pu s’asseoir ensemble un moment, et faire silence, laisser passer les anges.